Le concept de sécurité alimentaire ne cesse de s’inviter dans tous les débats et discussion en relation avec l’agriculture. Il remplace la notion, quelque peu approximative, d’autosuffisance, du fait qu’aucun pays, pour des raisons naturelles évidentes, ne peut se passer d’importer certains produits que son climat ne permet pas de produire. La notion de sécurité alimentaire engage le pays dans une perspective globale par laquelle l’alimentation essentielle de la population ne devrait plus subir les aléas du marché mondial, du moins avec le niveau de vulnérabilité que l’on a connu jusqu’ici.
Par Amar Naït Messaoud
Néanmoins, la notion de sécurité alimentaire comporte ses exigences en matière de gestion, d’investissement, de créativité et d’innovation pour réunir tous les facteurs de réussite. Les facteurs de réussite sont composés essentiellement de ce que l’on appelle les facteurs de production.
Les éléments fondamentaux en sont constitués du sol, du soleil et de l’eau. Les autres facteurs sont les inputs ou intrants agricoles (semences, engrais, pesticides, machines, main-d’œuvre, énergie, différentes technologies…).
Sur les trois éléments fondamentaux, l’Algérie peut se prévaloir, d’une part, d’un territoire de 8,5 millions d’hectares de superficie agricole utilisée (SAU) extensible par les nouveaux programmes de mise en valeur des terres, et d’autre part, d’un ensoleillement important.
La question de l’eau demeure cruciale avec les changements climatiques, mais, avec les nouveaux investissements agricoles dans la région du Sud, cette question ne se pose pas en termes de disponibilité, mais en termes de coût d’exploitation.
Le sol, en tant que support physique des cultures annuelles ou pérennes, est également un tremplin nourricier par ses composants minéraux et organiques. On peut grossièrement réunir ces qualités dans le terme « fertilité ».
De là, vient la nécessité de la gestion des sols tout au long de leur processus d’exploitation, aussi bien sur le plan d’une éventuelle alternance des cultures (dans un système d’assolement/rotation), qu’en matière d’apports indispensables en éléments minéraux ou organiques permettant de maintenir les capacités de production du sol et même de les rehausser.
En outre, le sol joue un rôle dans l’infiltration et le stockage des eaux pluviales, la constitution de l’habitat pour la biodiversité, la dépollution de l’eau, le rafraîchissement de l’air et le stockage du carbone.
L’état des sols (épaisseur, structure, texture, composions minérale et organique) est intimement lié à l’environnement général, à commencer par les conditions climatiques, mais aussi aux méthodes des pratiques culturales.
Les sols, des « alliés silencieux dans la production alimentaire »
Le sol qui subit les aléas climatiques et les autres pressions et dérives anthropiques, nous rend bien la mal-gouvernance dont on l’afflige.
Les rendements de l’agriculture s’amenuisent, les éboulements et coulées de nappes terreuses ferment les routes et envahissent les villes, les sources d’eau qui jaillissaient des entrailles de la terre tarissent, le béton réduit drastiquement les surface cultivables et l’infiltration des eaux, les barrages hydrauliques se remplissent de matériaux solides arrachés à la terre, la matière organique et les sels minéraux se perdent et se lessivent, le sel jaillit à la surface de beaucoup de parcelles stérilisant la couche productive, etc.
L’énumération des voies de perte du sol et de la dégradation de sa valeur agrologique serait fastidieuse. En tout cas, le mal est en marche à travers plusieurs pays du monde, aggravé par l’intensité des changements climatiques.
Lorsque, en septembre 2014, l’Assemblée générale de l’ONU, déclaré l’année 2015 «Année internationale des sols», une grande partie du public profane avait montré une forme de curiosité dubitative face à un thème qui semblait une « banalité » ou une simple coquetterie intellectuelle.
Pourtant, à l’exemple de l’air que nous respirons, le sol est partout présent, même si l’on sait qu’il n’est pas né avec la formation de la terre.
Le sol, qu’un membre de jury d’une thèse de pédologie a défini tout simplement comme la couche de terre qui commence sous nos pieds et qui se termine au niveau de la roche-mère, est le résultat d’un lent processus de production qui a duré plusieurs millions d’années.
Ce processus, appelé pédogénèse, est essentiellement alimenté par le phénomène de l’altération physique ou chimique des roches. Sans cette couche, il n’y aurait pas eu de vie sur terre. Une terre qui serait…de la roche !
Le sol est le support physique de l’alimentation humaines et animale, comme elle en est le réceptacle des éléments qui nourrissent et entretiennent cette alimentation (matière organique, minéraux, eau).
L’ancien directeur général (2012-2019) de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), José Graziano da Silva, en même temps écrivain et agronome américano-brésilien, exprime d’une manière poétique le rôle et la mission du sol : «Les multiples fonctions des sols passent souvent inaperçues. Ils n’ont pas de voix, et peu de gens s’expriment en leur nom. Les sols sont nos alliés silencieux dans la production alimentaire […] Nous avons besoin de sols en bonne santé pour atteindre nos objectifs de sécurité alimentaire et de nutrition, lutter contre les effets du changement climatique, et garantir un développement général durable. Vous pouvez compter sur l’engagement de la FAO et sur sa participation active à cet effort».
L’Algérie perd 300.000 ha de terres/an à cause de l’érosion
En Algérie, les sols son menacés par plusieurs facteurs naturels et anthropiques, faisant ainsi peser une menace sérieuse sur l’activité agricole (rendement et qualité), outre d’autres dommages collatéraux liés à notre environnement et à notre de vie quotidienne.
Érosion hydrique, érosion éolienne, avancée des sables, processus de salinisation, urbanisation effrénée, sont les principales formes de dégradation des sols sur lesquelles sont engagées depuis plusieurs années une multitude de réflexions académiques et des actions pour atténuer les effets d’une telle entropie pédologique.
Sur l’ensemble du territoire national, plus de treize millions d’hectares sont touchés par l’érosion, dont quatre millions de manière « grave », a noté, en 2015, Samir Grimes, cadre au ministère des Ressources, en précisant que l’Algérie perd annuellement près de 300.000 ha de terres à cause de du phénomène d’érosion. La perte, dans ce cas de figure, se caractérise par l’amenuisement de la fertilité des sols, qui peut aller jusqu’à leur stérilisation.
Aux incendies de forêts et maquis, s’ajoute la pression pastorale qui s’exerce sur les grands espaces des Hauts Plateaux et sur les versants des montagnes du Tell, amenant le sol à réduire au plus bas son offre fourragère.
L’action irréfléchie de l’homme dans son rapport avec l’écosystème, la mauvaise gestion des ressources, le non respect des principes du Schéma national de l’aménagement du territoire (SNAT), sont autant de facteurs qui renforcent et aggravent les incidences des changements climatiques sur l’écosystème algérien.
Les mesures classiques mises en œuvre par les pouvoirs publics depuis les années soixante-dix – à savoir les reboisements, les repeuplements, l’installation des ouvrages de conservation des eaux et du sol (CES)- ont été complétées par des actions contenues dans les divers projets de développement rural.
Reconversion des systèmes de culture
La restauration des terres, particulièrement celles se trouvant en zone de montagne, constitue actuellement un des axes majeurs de la recherche en aménagement du territoire et en agronomie. En Algérie, outre l’enseignement assuré dans les universités inhérent à ce chapitre important de la protection des sols, des stages réguliers ont été assurés aux étudiants et même aux fonctionnaires du ministère de l’Agriculture dans certaines universités étrangères.
L’un des axes de développement agricole initié au début des années 2000, et dont l’opportunité ne cesse de se confirmer et de se justifier aujourd’hui, est celui appelé reconversion des systèmes de culture.
Cette reconversion, vers des pratiques agricoles plus durables et résilientes, concerne les emblavements céréaliers sur des terres pauvres, érodées, parfois à l’origine alfatière, faisant obtenir à l’agriculture (souvent en même temps éleveur ovin), dans le meilleur des cas, des rendements de 8 à 9 quintaux/ha. Les changements climatiques intervenus depuis ont aggravé la situation.
Le sol, ayant perdu ses équilibres minéraux, organiques et même physico-chimiques, soumis à une sécheresse chronique et à des pluies torrentielles, finit par s’épuiser et à perdre ses valeurs agrologiques.
Les pouvoirs publics ont apporté un soutien aux agriculteurs concernés en leur faisant réaliser des plantations fruitières rustiques, la majorité écrasante en olivier.
Les programmes de plantation se sont succédé pendant plusieurs années, faisant réaliser des extensions insoupçonnées au patrimoine oléicole. Une grande partie de ces nouveaux vergers sont entrés en production. Et là, commence d’autres problématiques, celles de la conduite des vergers, du segment agroalimentaire, de la commercialisation, etc.
A.N.M.







