Boukrif Moussa, professeur à l’université de Béjaïa et directeur du laboratoire de recherche en management et techniques quantitatives RMTQ, spécialiste en management. Il a dirigé plusieurs projets de recherche et auteur et co-auteur de plusieurs travaux scientifiques publiés dans des revues nationales et internationales. Ses recherches portent notamment sur le développement économique, la PME familiale, l’innovation, la gouvernance et les politiques publiques, et contribue activement à l’encadrement académique et au débat scientifique en Algérie.
Entretien réalisé par Sofiane Idiri
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Eco Times : Quels secteurs peuvent, selon vous, contribuer concrètement à la réduction de la facture des importations et, par conséquent, à la diminution de la dépendance aux hydrocarbures ?
Pr. Boukrif Moussa : La question de la réduction de la facture des importations est aujourd’hui au cœur du débat économique en Algérie. Elle ne se limite pas à un enjeu de commerce extérieur: elle conditionne directement notre capacité à réduire la dépendance aux hydrocarbures et à construire une économie plus résiliente et plus diversifiée.
Les chiffres de l’année 2023 sont révélateurs. La facture des importations de l’Algérie a atteint environ 42 à 43 milliards de dollars, contre près de 39 milliards en 2022, soit une hausse de plus de 9 % en valeur et d’environ 22 % en volume.
Cette évolution montre clairement que le problème n’est pas conjoncturel, mais structurel. Elle traduit une dépendance persistante à l’extérieur pour satisfaire les besoins essentiels de l’économie nationale.
A mon avis, le premier poste concerné est celui des produits alimentaires. En 2023, ils ont représenté 10 à 11 milliards de dollars, soit près du quart des importations totales. Les céréales, notamment le blé, la poudre de lait, les huiles alimentaires et le sucre figurent en tête de liste.
À titre indicatif, une réduction de seulement 20 % des importations alimentaires permettrait d’économiser plus de 2 milliards de dollars par an.
Cela montre à quel point l’agriculture, lorsqu’elle est adossée à une véritable industrie agroalimentaire, constitue le levier le plus rapide et le plus efficace pour réduire la dépendance extérieure.
Le deuxième levier est l’industrie manufacturière. Les équipements industriels, les produits semi-finis et les biens manufacturés représentent plus de 60 % de la facture d’importation, soit environ 25 à 27 milliards de dollars en 2023.
Des secteurs comme les industries mécaniques et métallurgiques, les matériaux de construction, l’électroménager, le textile et le cuir, mais aussi et surtout l’industrie pharmaceutique, disposent d’un potentiel important de substitution aux importations.
À titre d’exemple, l’Algérie importe encore pour 2,5 à 3 milliards de dollars de médicaments et de dispositifs médicaux par an, alors que la production locale couvre déjà plus de 70 % des besoins en volume.
Un autre axe souvent sous-estimé est celui des services et du numérique. En 2023, les importations de services ont avoisiné 4,4 milliards de dollars. Le développement des services numériques, de l’offshoring, des startups technologiques et des services informatiques à forte valeur ajoutée peut réduire cette facture.
Enfin, la transformation locale des ressources minières constitue un enjeu stratégique majeur. L’Algérie dispose de ressources importantes en fer, phosphates, zinc et autres minerais.
Avec des projets structurants comme la mine de Gara Djebilet, l’Algérie peut non seulement atteindre l’autosuffisance, mais également devenir exportatrice, comme c’est aussi le cas pour les phosphates et le zinc.
En définitive, la réduction de la facture des importations suppose une stratégie cohérente de production nationale, fondée sur l’agriculture, l’industrie, l’énergie, le numérique et la transformation minière.
C’est à cette condition que l’Algérie pourra réduire durablement sa dépendance aux hydrocarbures, diversifier son économie et renforcer sa souveraineté économique.
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Quelles réformes structurelles vous paraissent indispensables pour réussir cette transition économique ?
À mon avis, la réussite de la transition économique et la réduction durable de la dépendance de l’Algérie aux hydrocarbures passent par des réformes structurelles profondes, fondées sur la transformation des mécanismes de production, d’investissement et de gouvernance.
La priorité doit être donnée au développement de l’industrie manufacturière afin de substituer les importations dans des secteurs stratégiques comme la pharmacie, les équipements industriels, le textile ou l’électroménager.
En 2023, les importations de médicaments ont atteint 2,5 à 3 milliards de dollars ; un meilleur taux d’intégration locale permettrait de réduire sensiblement cette facture.
Dans le même temps, la modernisation de l’agriculture et de l’agroalimentaire est indispensable pour réduire la dépendance aux importations alimentaires, qui pourraient être diminuées de 20 %, soit plus de 2 milliards de dollars d’économies par an.
La recherche et l’innovation doivent soutenir l’amélioration des rendements et le développement de nouvelles filières adaptées au climat.
La transformation locale des ressources minières, notamment le fer, le zinc et les phosphates, constitue également un levier majeur.
Avec des projets structurants comme la mine de Gara Djebilet, l’Algérie peut viser l’autosuffisance et devenir exportatrice, alors qu’elle importait encore environ 1,2 milliard de dollars de produits sidérurgiques en 2023.
Enfin, le numérique et les services à forte valeur ajoutée offrent une opportunité stratégique pour réduire les importations de services, estimées à 4,4 milliards de dollars en 2023, tout en générant de nouvelles recettes.
L’intégration aux chaînes de valeur africaines et internationales, combinée à une amélioration du climat des affaires et de la gouvernance, est essentielle pour réussir cette transition et bâtir une économie plus résiliente et diversifiée.
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Selon vous, les entreprises algériennes sont-elles aujourd’hui prêtes à l’exportation ? Et quels secteurs peuvent être compétitifs sur les marchés africains ?
Aujourd’hui, les entreprises algériennes sont encore en phase d’adaptation pour l’exportation. Beaucoup d’entre elles produisent principalement pour le marché local et rencontrent des difficultés liées à la qualité, aux normes internationales, à la logistique et au marketing à l’international.
Toutefois, certaines entreprises, surtout dans les secteurs agroalimentaire, industriel et pharmaceutique, commencent à démontrer un potentiel réel pour l’export.
Parmi les secteurs les plus compétitifs sur les marchés africains, on peut citer :
- L’agroalimentaire : huiles, céréales, conserves, produits laitiers et dérivés. L’Algérie dispose d’un avantage comparatif sur la qualité et la proximité géographique.
- Les produits manufacturés et industriels : électroménager, textile, matériaux de construction, équipements mécaniques et électriques.
- L’industrie pharmaceutique : certaines entreprises locales couvrent déjà plus de 70 % des besoins nationaux et pourraient exporter vers des pays africains.
- Les services numériques et technologiques : logiciels, offshoring, services IT et fintech, qui nécessitent peu de logistique physique et peuvent être compétitifs sur le continent.
Pour que l’exportation devienne une réalité, les entreprises algériennes doivent renforcer leur intégration locale, améliorer la qualité et la valeur ajoutée de leurs produits, investir dans la recherche et le développement, et mieux s’intégrer aux chaînes de valeur régionales et africaines.
La proximité géographique avec l’Afrique et les accords commerciaux existants offrent un potentiel considérable, mais il reste à le concrétiser par une stratégie cohérente et un soutien institutionnel fort.
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Toujours dans le cadre du commerce extérieur, quels freins logistiques ou réglementaires persistent encore ?
Effectivement, vous avez raison de souligner ces freins. Malgré les avancées récentes, plusieurs freins logistiques et réglementaires continuent de limiter le commerce extérieur en Algérie.
Les infrastructures portuaires restent insuffisantes, la connectivité avec les marchés africains est encore faible. L’Algérie dispose encore de peu de liaisons maritimes, aériennes et terrestres directes vers ses marchés stratégiques, notamment vers les nouveaux marchés africains.
Aussi les coûts logistiques demeurent élevés, notamment en raison d’une forte dépendance aux armateurs étrangers, qui assurent près de 90 % du transport maritime.
Sur le plan réglementaire, de nombreuses entreprises peinent à respecter les normes internationales de qualité et de certification, ce qui limite leur accès aux marchés extérieurs.
À cela s’ajoutent des difficultés d’accès au financement du commerce extérieur et un accompagnement institutionnel encore insuffisant. Lever ces contraintes est essentiel pour renforcer la compétitivité des exportations algériennes.
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Les projets algériens dans l’économie verte, notamment l’hydrogène vert et les partenariats avec l’Italie et l’Allemagne, peuvent-ils devenir un levier crédible de diversification économique au-delà des hydrocarbures ?
Les initiatives engagées par l’Algérie dans l’économie verte, notamment autour de l’hydrogène vert et des gaz à faible empreinte carbone, peut constituer à mon avis un levier stratégique crédible de diversification économique, à condition qu’elles s’inscrivent dans une vision industrielle de long terme.
Les partenariats conclus avec des pays comme l’Italie et l’Allemagne traduisent une reconnaissance du potentiel énergétique de l’Algérie, fondé sur ses ressources solaires exceptionnelles, ses infrastructures gazières existantes et sa position géographique stratégique.
À court et moyen terme, ces projets peuvent surtout permettre à l’Algérie de préserver et valoriser ses exportations énergétiques, en adaptant son offre aux nouvelles exigences environnementales des marchés européens.
À plus long terme, l’enjeu est de développer une véritable filière industrielle locale de l’hydrogène vert et des technologies associées, créatrice de valeur ajoutée, d’emplois qualifiés et de savoir-faire.
Toutefois, il est important de souligner que l’hydrogène vert ne remplacera pas immédiatement les hydrocarbures. Il s’agit d’un complément stratégique, qui doit être accompagné par des investissements dans les énergies renouvelables, la formation, la recherche et le renforcement du tissu industriel national.
Si ces conditions sont réunies, l’économie verte peut non seulement contribuer à réduire la dépendance aux hydrocarbures, mais aussi positionner l’Algérie comme un acteur clé de la transition énergétique euro-africaine.
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Quels risques économiques l’Algérie encourt-elle en cas de retard dans cette transition ?
Un retard dans la transition économique exposerait l’Algérie à plusieurs risques majeurs. Le premier est une vulnérabilité accrue aux chocs pétroliers, avec une forte dépendance aux fluctuations des prix des hydrocarbures et une instabilité des recettes budgétaires et des réserves de change. À cela s’ajoute le risque de perte de compétitivité sur les marchés internationaux, notamment face aux nouvelles exigences environnementales et à l’émergence de nouveaux acteurs énergétiques.
Par ailleurs, un retard prolongé limiterait la création d’emplois durables, freinerait l’investissement productif et accentuerait la pression sur les finances publiques. Enfin, l’Algérie pourrait perdre des opportunités stratégiques, notamment sur les marchés africains et européens en transition énergétique, au profit de pays plus avancés dans la diversification et l’économie verte.
S. I.
Moussa Boukrif, Professeur à l’université de Bejaia, directeur du laboratoire de recherche en management et techniques quantitatives (RMTQ), spécialiste en management.







