L’industrie agroalimentaire traîne derrière elle une longue succession de controverses aux conséquences humaines profondes : produits falsifiés, ajouts d’additifs non autorisés, manipulation des dates de péremption, aliments de contrefaçon, épices adultérées, etc. Les scandales se multiplient et les dérèglements s’accumulent.
Par L. HAMIDI
Certains industriels et distributeurs porteraient un passif marqué par des fautes répétées et des désillusions durables. Le capital de confiance entre la population et les opérateurs économiques s’en trouve fissuré, voire profondément ébranlé.
L’introduction de l’intelligence artificielle rend essentiel une correction morale et matérielle de ces agissements qui mettent à mal un lien affectif autrefois quasi fusionnel.
Ne faut-il pas craindre qu’elle ne contribue à accentuer les comportements immoraux en offrant aux titulaires de la puissance financière un nouvel outil en leur faveur ou, au contraire, qu’elle puisse les conduire vers davantage d’éthique ?
L’outil algorithmique, un levier de régulation : l’intelligence artificielle ange
La chaine d’approvisionnement est devenue complexe, et les intervenants y sont désormais nombreux. Entre les producteurs, les transformateurs et les multiples formes d’intermédiation, l’historique des opérations d’échange devient difficile à appréhender.
La traçabilité se dilue dès lors dans la multiplicité des activités marchandes. Par conséquent, le périmètre de contrôle s’élargit, laissant place à la duperie alimentaire, qui contourne les normes professionnelles exigibles en pareil cas.
Compte tenu du volume considérable d’indicateurs, l’automatisation apparait comme un moyen potentiel d’alerte qui peut mettre en lumière les failles d’un système marqué par des pratiques frauduleuses et des contournements. Elle serait, en outre, en capacité de détecter des contaminations bactériennes ou des ruptures de la chaîne du froid.
En croisant une multitude de flux informationnels, elle peut prévenir des risques avérés pour le confort individuel et éviter des effets indésirables liés à la qualité microbiologique des denrées, réduisant de ce fait l’exposition des populations aux dangers pour la santé, tout en préservant leur bien-être physique et moral.
Dans ce contexte, elle deviendrait un mécanisme d’alerte efficace et une fonction de correction des erreurs d’appréciation relatives à la fiabilité de tel ou tel produit, en mettant en lumière les ajustements à apporter.
Elle saurait réagir face aux abus du monde alimentaire : elle renforcerait le suivi des aliments, décèlerait les anomalies, améliorerait la sécurité sanitaire et protègerait le secteur agricole grâce à l’imagerie satellitaire, notamment par le repérage des violations du cadre environnemental.
Autant d’instruments conçus pour lutter contre les écarts de gestion. Mais L’IA n’est-elle pas, par ailleurs, une technologie susceptible de servir les fraudeurs ? Elle demeure, en effet, le produit de l’intelligence humaine avant d’être artificielle.
C’est pourquoi, toute personne peut en détourner les mécanismes et tromper la vigilance de ceux chargés d’en évaluer et d’en encadrer les usages.
La technologie peut-elle servir d’instrument de la fraude ? L’intelligence artificielle démon
Tout en pouvant constituer un procédé de vérification apte à corriger les irrégularités, elle est également de nature à accentuer les détournements. Elle peut ainsi être utilisée pour éluder des discordances constatées lors de contrôles inopinés, en simulant la conformité ou en altérant sa lisibilité.
De telles méthodes reposent sur des dispositifs structurés particulièrement puissants, capables d’orienter les inspections vers l’apparent et le superficiel au détriment du réel.
Il ne faut pas perdre de vue que si sophistiquée soit-elle, elle trouve son origine dans l’humain, son concepteur. Celui-ci peut, de ce fait, la dompter dans le but de l’employer à des fins illégales.
Même si elle possède la capacité de corriger certaines imperfections, il n’en demeure pas moins que l’individu, doté de mémoire et d’entendement, peut lui inculquer des notions qu’il supervise et module à sa guise.
Puisqu’elle est le fruit de son œuvre, il devient aisé de la programmer et de lui indiquer une direction qui lui soit favorable : la mesure prend une dimension numérique, en ce qu’elle obéit à son géniteur.
Il sera donc difficile pour l’autorité normative de réguler le contenu de cette nouvelle «entité cérébrale», car elle ne dispose pas des moyens techniques et scientifiques nécessaires pour mesurer le degré de fiabilité incarné par l’algorithme, alors que les acteurs de la filière sont nettement mieux équipés.
A titre d’illustration, cette entité peut façonner notre perception en vantant les qualités nutritionnelles d’une substance, alors même qu’elle en est dépourvue.
Cela se fait par des opérations de marketing trompeuses, tout en respectant formellement la loi. Elle peut également contribuer à déresponsabiliser les acteurs industriels, en se cachant derrière des problèmes techniques liés à une programmation défaillante ou à des dysfonctionnements.
D’autres manquements sont signalés par la puissance publique, en raison d’usages à même d’engendrer de graves incidences pour la communauté.
Au regard de la complexité des opérations de contrôle, il devient pour le moins ardu d’engager la responsabilité des dirigeants d’entreprises, lesquels se retranchent derrière la clause de confidentialité pour ne pas divulguer les secrets de la profession.
Plusieurs questions se posent pour identifier les responsables : s’agit-il de l’agent chargé de la saisie, du délégué à la protection des données, du représentant légal de la société, ou de la machine elle-même ? Ce flou est volontairement entretenu par ceux qui détiennent la connaissance et maitrisent techniquement les systèmes génératifs issus des sciences cognitives.
L’IA devient un élément de dissimulation entre les mains des tricheurs et de leurs complices qui refusent l’application des règles de conformité. Celle qui était censée détecter les failles se transforme alors en canal de fraude, servant de bras pensant aux gardiens du savoir. Pourquoi, alors, avoir créé une solution basée sur le calcul si celle-ci accentue les usages déviants, voire les aggrave ? Hélas, la transparence se mue en arme d’opacité.
L’IA et l’éthique
Dans l’esprit des utilisateurs, l’IA se doit d’être transparente, conjuguant éthique et responsabilité. Elle ne doit pas se substituer à l’homme, mais demeurer un moteur de progrès pour l’intérêt collectif. Elle ne saurait permettre aux forces hostiles d’installer des réseaux de l’imposture et de l’évasion sociétale : les organisations doivent se conformer aux normes imposées par les instances nationales, et parfois internationales.
La technologie peut indéniablement assister les décideurs dans la satisfaction de ces exigences, au regard de la quantité d’informations à exploiter. Elle pourrait jouer un rôle de régulation en devenant un support technique garantissant une gestion saine, traçable et transparente.
En définitive, L’intelligence artificielle peut servir de soutien précieux à la prise de décision et un levier efficace pour prévenir les dérives managériales. Mais elle peut tout aussi se métamorphoser en stratège, destiné à masquer les manquements d’une gestion opaque. Ange ou démon, son rôle dépend entièrement de l’usage qui en est fait. Capable du pire comme du meilleur, elle peut tout autant éclairer l’humanité que l’entrainer dans les profondeurs des ténèbres. Il est donc essentiel qu’elle ne soit pas détournée, mais mise au service de l’intérêt général. Ces deux citations respectivement de Platon et de François Rabelais, illustrent à elles seules toute la littérature sur le sujet : «la justice de l’intelligence est la sagesse. Le sage n’est pas celui qui sait beaucoup de choses, mais celui qui voit leur juste mesure» et «science sans conscience n’est que ruine de l’âme». N’ayons pas peur des innovations avancées, tout en restant attentifs à leur développement : l’équilibre est un remède pour l’esprit.
L. H.
Docteur en droit







