L’intelligence artificielle est une réalité bien présente et non plus une hypothétique vue de l’esprit. Elle s’invite subrepticement dans nos existences, et parfois jusque dans nos pensées. Agissant avec subtilité, elle s’intègre progressivement à nos gestes, oriente nos priorités et influe sur notre façon de concevoir et de créer. Hôpitaux, entreprises, banques, administrations, toutes les entités y recourent pour résoudre des problèmes ou améliorer l’existant. Ce déploiement massif redessine peu à peu le profil d’un nouvel intrus doté de mémoire, capable de penser autrement et d’articuler notre raisonnement selon des schémas algorithmiques préalablement définis.
Par L. HAMIDI.
Docteur en droit
Nous sommes au cœur d’une transition majeure qui s’accélère et qui bouleverse nos habitudes ainsi que nos vies. Comment réagir face à un processus qui tend à ne connaitre aucune limite, tant il est omniprésent ? S’agit-il d’une mutation inéluctable ou d’un simple phénomène de société ? Sommes-nous condamnés à nous soumettre au résultat d’un esprit supérieur, fût -t-il créatif, qui décide pour nous et agit, peut-être, à notre détriment ? Avons-nous vraiment le choix d’adopter un autre système de lisibilité ? Et surtout sommes-nous véritablement sur la voie d’un élan émancipateur ? Ce sont autant d’interrogations qui titillent nos méninges et qui nous taraudent.
La machine que son inventeur a conçue est en passe de le dépasser, voire de le dominer. Indéniablement, au-delà du savoir et de la connaissance, des activités entières pourraient disparaitre, et des familles en pâtir.
De la médecine aux métiers techniques, des fonctions administratives aux systèmes intelligents, des milliers d’emplois se retrouvent dans le viseur du champ de l’automatisation. Des incertitudes se posent sur notre devenir dans ce nouvel écosystème.
Toutefois, si des métiers s’éteignent, d’autres apparaissent, donnant naissance à d’inédites disciplines : experts en données numériques, superviseurs de modèles de calcul, concepteurs d’applications intégrées, ingénieurs en cybersécurité et en cybercriminalité, contrôleurs de performance, et bien d’autres encore.
Ces nouvelles filières qui voient le jour, peuvent-telles réellement compenser le grand nombre de personnes susceptibles d’être écartées de l’innovation ? Il suffit, en effet, de quelques techniciens pour piloter un complexe automobile entièrement robotisé.
L’IA s’impose fièrement. Elle représente une chance pour certains et une infortune pour d’autres : bénéfique pour ceux dont elle améliore le vécu, elle devient un malheur pour ceux dont elle a fait disparaitre la vocation, les reléguant à des tâches peu ou non valorisantes.
Les impacts sur le secteur du travail sont déjà visibles, malgré l’émergence récente de cette technologie. A titre d’illustration, les professions de traducteur et d’interprète occupent une place plus discrète dans le paysage communicationnel : des logiciels sophistiqués traduisent instantanément des documents, tandis que des dispositifs auditifs permettent l’interprétation en temps réel.
D’autres compétences, pourtant porteuses de prestige et jugées nobles, risquent de se dissoudre à leur tour.
L’homme est surveillé en permanence
Comment se prémunir d’un cerveau connecté qui dépasserait celui de son concepteur, de son géniteur ? Notre environnement est surveillé dans ses moindres recoins : il est scruté, géolocalisé, où que nous nous trouvions. Nous ne pouvons plus acheter, nous divertir ou simplement nous promener sans que l’outil informatique n’intervienne.
Notre signature biologique, olfactive, visuelle, tout comme notre ADN, est partout, infiltrant notre quotidien, et il n’est guère possible de la contester. Chaque mouvement physique ou toute trace physiologique laisse une empreinte exploitable.
Qu’en reste-t-il de notre vie privée, de notre intimité, de notre univers personnel ?
Nous sommes observés par de multiples organisations, pendant que nos informations circulent à notre insu. Nous nous retrouvons translucides. Il devient envisageable de lire nos comportements, d’anticiper nos réactions et de s’introduire jusqu’aux zones les plus profondes de notre sphère individuelle.
La collecte massive des données personnelles, à travers les instruments de la transformation digitale, nous prive de toute autonomie. L’espace est devenu sans cesse plus restreint, un village global où tout se sait en un clic. Telle est le constat d’aujourd’hui, et encore plus celui de demain : un univers numérisé et hyperconnecté.
Divers pays pratiquent une surveillance continue, se focalisant sur les visages via la reconnaissance faciale, observant les gestes et tentant même de prédire les postures. Quand en viendra-t-on à l’intention avant l’action ? Si cette perspective peut rassurer les tenants du tout sécuritaire, elle n’en demeure pas moins inquiétante. Ce système de l’inquisition et de la scrutation permanente suscite des réticences et nourrit des peurs légitimes.
Les dérives possibles de cette science de l’imaginaire et des projections lointaines peuvent conduire à des consé- quences irréversibles. Le malaise est réel, il n’a rien de virtuel. Les algorithmes deviennent les décideurs de nos opinions et de nos tendances. Leur omniprésence à travers les technologies de l’information et de la communication (TIC) ne relève plus d’une manifestation éphémère de mode, mais d’une reconfiguration profonde du tissu social.
Peu à peu, notre capacité de réflexion s’amenuise, comme un feu de cheminée qui se consume ou une larme qui s’efface du visage d’un enfant innocent.
C’est l’automate intelligent qui recommande, qui optimise et qui anticipe. Sans même nous en rendre compte, nous devenons les exécutants d’actes auxquels nous consentons, par dépit ou par soumission, à une évolution scientifique présentée comme inévitable. Refuser cette évolution devient presque impossible, tant la crainte d’être déclassé, marginalisé ou relégué est forte.
Les applications du traitement de l’information cognitive sont partout : dans la vie courante, dans nos relations avec les clients et les partenaires, et même au sein de la cellule familiale. L’IA pénètre nos foyers et notre intimité, souvent de manière inaperçue, parfois contre notre gré. Elle devient le point focal, la seule référence pour accomplir les démarches les plus simples.
Il n’y a plus de secret : sur les réseaux sociaux, elle traite nos publications et nos commentaires pour établir des profils précis de nos goûts, de nos orientations et de nos comportements y compris les plus intimes. Sur internet, les moteurs de recherche scrutent la moindre connexion pour identifier nos centres d’intérêt et anticiper nos achats.
Les smartphones suivent nos déplacements sans que nous en soyons conscients. Bref toute démarche est captée, analysée et exploitée. Notre consentement n’est alors pas tout à fait libre : il est arraché subtilement, sans violence apparente ni douleur organique.
Celle-ci est ailleurs : elle est psychique, psychologique, morale et mentale. Hélas, notre destinée parait désormais confiée à l’architecture intellectuelle fa- çonnée par l’homme. Notre accord technologique devient une aliénation numérique. Notre liberté est constamment violée et gravement compromise.
La peur de la perte d’identité
Cette invention, propre aux sciences avancées, alimente un trouble grandissant. Un sentiment diffus d’insécurité s’installe, s’ancrant peu à peu dans le subconscient de l’individu.
Des questionnements, parfois existentielles, surgissent du plus profond de nous-mêmes : à mesure que l’IA se met à réfléchir, dessiner, traduire et imiter des voix, quelle est encore notre utilité ? Que demeure-t-il de notre rôle et de notre singularité ?
L’intelligence artificielle semble pouvoir se passer de toute intervention extérieure. Elle respire, elle progresse à une vitesse qui va au-delà de ce que permettent notre entendement et nos capacités intellectuelles, nourrissant ainsi un ressenti croissant d’angoisse et d’impuissance.
Une réflexion philosophique s’impose dès lors : notre avenir est-il encore assuré ? L’appréhension d’être dépassé nous conduit à nous interroger sur notre propre présence, jusqu’à en venir à regretter d’avoir créé un être pensant. C’est pourquoi, il devient impératif de refondre l’ensemble de nos repères à l’aune d’un nouveau contexte, régi par des règles singulières issues de méthodes mathématiques.
En définitive, la question qui se pose n’est pas de choisir entre la modernité et les valeurs qui fondent l’humain, mais de concilier le progrès avec des principes fondamentaux, seuls à même de permettre à la communauté de vivre en symbiose et de renforcer les liens civiques, véritable boussole d’une humanité partagée.
L. H.







