La présidente du Conseil des ministres italien, Giorgia Meloni, arrive à Alger, dans un contexte énergétique européen sous haute tension. Bien au-delà des hydrocarbures, cette visite dessine les contours d’un partenariat bilatéral en pleine recomposition.
Par K. Boukhalfa
Le calendrier n’est pas anodin. Le déplacement de Giorgia Meloni à Alger acquiert une résonance particulière. La frappe iranienne contre l’installation de Ras Laffan au Qatar — l’une des plus grandes usines de GNL au monde — et le blocus du détroit d’Ormuz ont brusquement rebattu les cartes de l’approvisionnement énergétique européen.
Pour l’Italie, la situation est critique : selon Reuters, Doha a informé l’entreprise Edison qu’il ne pourrait honorer ses obligations contractuelles pour avril, compromettant ainsi les 10 % de la consommation italienne que le Qatar couvrait jusqu’ici.
Rome s’est mobilisée en ordre de marche. Le ministre de l’Énergie Gilberto Pichetto Fratin a confirmé des pourparlers avec des fournisseurs algériens, américains et azerbaïdjanais. Mais c’est vers Alger que se tourne en priorité l’Italie : depuis la rupture avec le gaz russe en 2022, l’Algérie couvre déjà 30 % de la consommation annuelle italienne.
Selon Bloomberg, Eni renégocierait actuellement ses contrats avec Sonatrach pour accroître ses volumes, mais se heurterait à une contre-proposition tarifaire à la hausse. La visite de Meloni aurait notamment pour objectif de faciliter ces négociations.
Un commerce bilatéral en pleine expansion
Au-delà de la conjoncture, les chiffres témoignent d’une relation économique qui s’est considérablement renforcée. Selon les données de l’Agence italienne pour le commerce extérieur (ITA) à Alger, relayées par l’Agenzia Nova, les échanges commerciaux italo-algériens ont atteint 12,98 milliards d’euros en 2025, confirmant la centralité de ce partenariat.
Les exportations italiennes vers l’Algérie ont progressé de 13,8 % sur un an, pour s’établir à 3,2 milliards d’euros. Les moteurs de cette croissance sont révélateurs des secteurs où l’Italie entend s’imposer : les produits de raffinage du pétrole (+64,2 %), les machines d’usage général (+50,9 %) et les équipements industriels figurent en tête.
Du côté des importations italiennes, dominées à 83 % par le gaz naturel, le recul de 12,9 % à 9,78 milliards d’euros s’explique en grande partie par l’évolution des prix des hydrocarbures. À contre-courant, un poste mérite l’attention : les produits sidérurgiques algériens exportés vers l’Italie ont bondi de 255,5 %, atteignant 175 millions d’euros — signe d’une diversification encore embryonnaire, mais réelle, de la relation commerciale.
L’industrie, nouveau terrain d’entente
Si l’énergie demeure le socle de la relation bilatérale, l’agenda de cette visite reflète une ambition plus large. Selon le site spécialisé Decode39, la coopération industrielle constitue un axe majeur des discussions, autour de trois secteurs identifiés comme prioritaires : l’automobile, l’agroalimentaire et les mines. Fiat œuvrerait ainsi à accroître son taux d’intégration locale pour produire des véhicules destinés au marché algérien.
Ce mouvement dépasse désormais le seul constructeur automobile. Il entraîne dans son sillage tout un tissu de sous-traitants italiens, convaincus par le potentiel du marché algérien. L’exemple de Sigit, société piémontaise spécialisée dans les plastiques automobiles, est à cet égard éloquent.
Dès mai 2025, l’entreprise s’est implantée en Algérie via un partenariat avec Siplast, filiale de l’ENPC, pour produire des composants destinés à l’usine Fiat de Tafraoui, à Oran — avant de formaliser en juillet un accord de fourniture exclusive avec Stellantis.
Son patron, Pierangelo Decisi, interrogé par le Corriere Torino au lendemain d’une rencontre organisée à Turin par Stellantis, l’ambassade d’Algérie en Italie et l’Union industrielle de Turin, a résumé sans ambages l’attrait du marché algérien : un coût de main-d’œuvre quatre fois inférieur à celui pratiqué en Italie, une énergie disponible et abordable, et un marché automobile en pleine structuration.
Dans l’agroalimentaire, des opportunités substantielles s’ouvrent aux PME italiennes, déjà actives dans plusieurs projets dans le sud du pays.
On cite dans ce contexte la réalisation d’un mégaprojet dans la wilaya de Timimoun avec le groupe italien BF (Bonifiche Ferraresi) pour la production de céréales et de légumineuses. Le projet d’une valeur totale de 420 millions d’euros devrait créer plus de 6.700 emplois, dont 1.600 permanents.
Quant au secteur minier, la même source souligne que les nouvelles réserves de phosphate de Gara Djebilet et de la région de Tébessa pourraient constituer le socle d’une nouvelle industrie mécanique, les phosphates étant valorisables aussi bien dans les engrais agricoles que dans la transformation agroalimentaire.
Sur le plan institutionnel, l’Agenzia Nova indique que l’une des annonces les plus attendues de cette visite est la mise en place des premières étapes d’une Chambre de commerce italo-algérienne, destinée à structurer les échanges entre opérateurs privés et à renforcer les synergies économiques bilatérales.
Une initiative qui traduirait la maturité croissante d’un partenariat jusqu’ici piloté essentiellement par les grandes entreprises publiques.
Migrations et stabilité régionale, en toile de fond
Par ailleurs, la visite ne saurait faire l’économie des dossiers politiques sensibles. La gestion des flux migratoires et la lutte contre les réseaux de traite des êtres humains, thématiques récurrentes dans l’agenda bilatéral, figureront également à l’ordre du jour.
Cette visite s’inscrit dans une logique plus large : celle du repositionnement de l’Italie au cœur de la Méditerranée, avec l’Algérie comme ancrage stratégique. Pour Alger, l’enjeu est symétrique — attirer des investissements de qualité et peser davantage dans les termes de l’échange.
La visite de Meloni n’est donc pas une simple courtoisie diplomatique : elle est le reflet d’une reconfiguration profonde des équilibres méditerranéens, dont l’Algérie entend tirer tous les dividendes.
K. B.







