Dans un paysage médiatique en pleine mutation, où la captation des revenus publicitaires par les GAFAM et la montée en puissance de l’intelligence artificielle redéfinissent les règles du jeu, le Maghreb se trouve à la croisée des chemins. Comment transformer une crise de modèle en une opportunité de renaissance éditoriale? Pour répondre à ces défis, Eco Times a interviewé le Dr Nouha Belaid, figure incontournable de la communication dans le monde arabe. Titulaire d’un Ph.D en Médias et Communication, consultante internationale et universitaire reconnue, le Dr Belaid incarne cette nouvelle génération d’experts capables de concilier rigueur académique et pragmatisme de terrain. Actuellement conseillère stratégique au sein d’une entité gouvernementale à Abou Dabi —au cœur de l’ambition «Emirates 2030»— elle apporte un regard unique sur la manière dont l’information peut devenir un moteur de croissance économique. Au cours de cet entretien, elle livre une analyse sans concession sur l’obsolescence du modèle publicitaire classique, prônant une hybridation des revenus (freemium, micro-paiement, diversification) pour garantir l’indépendance de la presse. Mais au-delà de l’aspect financier, Dr Belaid appelle à un véritable changement de paradigme: passer d’un «journalisme de crise» à un «journalisme de solutions». S’inspirant de l’expérience émiratie, elle plaide pour une diplomatie narrative forte et une utilisation décomplexée de l’IA générative, perçue non comme une menace de déshumanisation, mais comme un levier de productivité. Pour elle, l’enjeu est clair: le journaliste maghrébin de demain doit être un acteur de l’écosystème, capable de «raconter le local» avec une vision globale. Découvrez sa vision pour une presse connectée, crédible et résolument tournée vers l’avenir. Entretien.
Propos recueillis par Lyazid Khaber
- Eco Times : À l’heure où les revenus publicitaires migrent massivement vers les géants du numérique (GAFAM), le modèle économique de la presse dans le monde arabe semble à bout de souffle. Selon vous, comment les médias maghrébins peuventils opérer leur mue ? Faut-il privilégier une transition vers le payant, explorer le mécénat industriel, ou inventer un modèle hybride spécifique à nos marchés ?
Dr Nouha Belaid : Le modèle traditionnel basé sur la publicité est en effet obsolète face aux GAFAM. Les médias maghrébins ne peuvent plus se contenter d’un modèle publicitaire classique. La solution réside dans l’hybridation adaptée à la réalité locale. Voici les solutions que les médias maghrébins pourront adopter:
– Le «Freemium» et le micro-paiement : Etant donne que le pouvoir d’achat peut être un frein, les médias doivent proposer des contenus gratuits en accès libre et des un contenu exclusive (enquêtes, data, décryptages sectoriels, dossiers spécial) par abonnement.
– La diversification des revenus : Les médias maghrébins doivent devenir des «agences de services» : organisation d’événements, organisation de formations, location de studios de contenus, production de brand content…
– Le Mécénat et partenariats industriels encadrés : Le mécénat peut être utile, mais il doit être transparent, limité dans le temps, et séparé clairement de la ligne éditoriale. Il s’agit de créer des fonds de soutien à l’indépendance éditoriale, financés par le secteur privé sans ingérence directe.
– Monétisation numérique intelligente : Les médias doivent penser «produit» : expérience utilisateur, data, segmentation, pas seulement «contenu», en utilisant les réseaux sociaux. Les utilisateurs sont devenus intéresses par les formats courts notamment les vidéos.
La vraie mue, ce n’est pas seulement le payant: c’est passer d’un média «subi» à un média «choisi», pour lequel le lecteur accepte de payer parce qu’il y trouve une utilité concrète. Ce qui rend l’engagement du consommateur utile.
- Votre rôle stratégique au sein de l’une des entités du gouvernement d’Abou Dabi en tant que conseillère en communication, vous place au cœur de l’initiative «Emirates Arabes Unies: Capitale mondiale des startups à l’horizon 2030», une ambition qui fait écho aux aspirations de croissance économique de l’Algérie. Au regard de cette expérience, comment les médias économiques maghrébins peuvent-ils s’inspirer de l’expérience Emiratie en matière de couverture de la réussite locale aux Emirates, pour soutenir notre économie, et catalyser l’entrepreneuriat local en profitant des plateformes numériques et des réseaux sociaux ?
Aux Émirats, la réussite économique est racontée comme un récit national: start-ups, hubs technologiques, zones franches, success stories d’entrepreneurs locaux et expatriés. Donc, les journalistes économiques émiraties ne se contentent pas de relayer des chiffres, ils construisent une narration de l’ambition, c’est-à-dire le storytelling de l’impact. Pour les médias économiques maghrébins, il faut s’inspirer de plusieurs pistes:
– Passer du «journalisme de crise» au «journalisme de solutions» : C’est vrai que les entrepreneurs confrontent des problèmes, mais le journaliste est appelé à montrer la réussite des entrepreneurs malgré tout.
– Créer des «hubs éditoriaux» autour de l’entrepreneuriat : Il s’agit de créer des rubriques permanentes dédiées aux scale-ups locales notamment des podcasts avec les fondateurs, des dossiers sur les écosystèmes locaux (incubateurs, fonds, clusters), des infographies sur les initiatives locales.
– Utiliser les réseaux sociaux comme vitrines de réussite : Il s’agit de créer des Reels sur LinkedIn ou Instagram pour raconter des réussites locales et souligner leur parcours.
– Utiliser les réseaux sociaux comme des plateformes de coaching entrepreneurial : créer des vidéos courtes, formats interactifs ou des carrousels sur la levée de fonds et les opportunités disponibles.
Les médias peuvent devenir des acteurs de l’écosystème entrepreneurial, pas seulement des observateurs.
- Dans un contexte de compétition géopolitique des récits, comment les gouvernements peuvent-ils utiliser les médias et les réseaux sociaux pour structurer une diplomatie narrative capable de défendre leurs intérêts et promouvoir leur image ?
Nous sommes dans une guerre des récits autant que dans une compétition économique. Si un pays ne raconte pas son histoire, d’autres la raconteront à sa place, et a leurs façons.
Pour structurer une diplomatie narrative efficace, il est essentiel de clarifier le récit national en définissant les mots-clés qui incarnent l’image du pays notamment l’innovation, la stabilité, la culture, la jeunesse, la durabilité, et le leadership régional, car sans vision claire, la communication devient réactive et défensive.
Il faut également travailler en collaboration avec les médias plutôt qu’au-dessus d’eux, en leur offrant un accès aux données, en faisant preuve de transparence, et en organisant des briefings réguliers, car la crédibilité se construit et ne se décrète pas.
Ensuite, il est crucial d’investir les réseaux sociaux comme espaces diplomatiques, en veillant à ce que diplomates, ministères et ambassades soient présents de manière cohérente et multilingue, avec des contenus adaptés aux plateformes, incluant storytelling, formats courts, infographies et vidéos explicatives.
Il faut noter que la diplomatie narrative n’est pas de la propagande. C’est plutôt la capacité à articuler ses intérêts, ses valeurs et ses réalisations dans un langage compréhensible et partageable à l’échelle mondiale.
- Dans vos récents travaux et interventions, vous analysez avec précision l’impact des technologies de pointe sur le traitement de l’information. Alors que l’intelligence artificielle générative suscite une crainte de déshumanisation et de suppression d’emplois dans les rédactions, vous semblez y voir un levier stratégique. Selon vos analyses, comment les journalistes arabes et maghrébins peuvent-ils transformer cet outil, souvent perçu comme une menace, en une opportunité de productivité et de rigueur scientifique pour des rédactions aujourd’hui sous-effectuées ?
L’intelligence artificielle générative, souvent perçue comme une menace pour les rédactions, peut devenir un levier stratégique pour des équipes sous-effectuées. Elle permet d’automatiser les tâches répétitives comme la transcription, la veille ou la rédaction de dépêches factuelles, libérant ainsi du temps pour l’enquête, l’analyse et le terrain.
L’intelligence artificielle peut également renforcer la rigueur scientifique en aidant à vérifier des chiffres, à comparer des sources ou à vulgariser des études complexes.
Pour en tirer pleinement parti, les journalistes doivent développer une culture numérique solide, apprendre à utiliser l’IA de manière critique et transparente, et s’appuyer sur des chartes internes garantissant un usage responsable.
Il faut noter que l’IA ne remplace pas le journaliste, elle amplifie ses capacités lorsqu’elle est utilisée comme un outil d’augmentation intellectuelle.
Les rédactions maghrébines doivent investir dans la formation à l’IA comme outil professionnel, au même titre qu’elles ont adopté les réseaux sociaux il y a dix ans.
- Vous avez fondé une plateforme en Tunisie pour répondre au besoin d’une information sourcée. Comment restaurer la confiance du lecteur maghrébin face à la prolifération des fake news et des chambres d’écho sur les réseaux sociaux ?
Restaurer la confiance du lecteur maghrébin face aux fake news nécessite de rendre visibles les méthodes journalistiques. Les médias doivent expliquer à leurs lecteurs comment ils vérifient les informations, quelles sources ils consultent et pourquoi certaines rumeurs sont écartées.
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Le fact-checking doit devenir une pratique régulière et identifiable, intégrée à la ligne éditoriale et non cantonnée à des initiatives ponctuelles. La cohérence éditoriale est essentielle: un média ne peut pas lutter contre la désinformation tout en publiant des contenus sensationnalistes.
L’éducation aux médias, notamment auprès des jeunes, constitue également un pilier fondamental pour renforcer l’esprit critique et la compréhension des mécanismes de l’information.
Le public maghrébin est exigeant mais aussi profondément attaché à l’information crédible. La clé est la transparence et la spécialisation.
- Malgré une multiplication des cursus universitaires, un fossé se creuse entre la formation et les exigences du terrain. Quel diagnostic portez-vous sur l’efficience de ces formations? Nos universités forment-elles des journalistes adaptés aux nouveaux métiers, ou sontelles encore ancrées dans des paradigmes théoriques dépassés ?
Les formations universitaires en journalisme dans le Maghreb souffrent souvent d’un décalage avec les exigences du marché. Elles restent parfois trop théoriques, insuffisamment connectées aux pratiques numériques et aux nouveaux formats éditoriaux.
Les étudiants disposent pourtant d’un potentiel considérable, car ils sont créatifs, adaptables et familiers des réseaux sociaux. Ce potentiel n’est pas suffisamment exploité faute d’absence d’ateliers pratiques, et de partenariats solides avec les médias.
Les universités doivent évoluer vers un modèle d’incubation de compétences, où l’apprentissage se fait par la pratique, l’expérimentation et la collaboration avec les acteurs du secteur.
- Vous prônez un journalisme spécialisé (scientifique, économique, diplomatique). Est-ce là l’unique voie pour que la presse arabe puisse enfin peser dans le débat mondial et construire un véritable soft power régional ?
Le journalisme spécialisé constitue l’un des leviers les plus puissants pour permettre à la presse arabe de peser dans les débats mondiaux.
Sans expertise solide en économie, en science, en diplomatie ou en climat, les journalistes restent dépendants des narratifs produits ailleurs et peinent à imposer une voix régionale crédible.
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Le journalisme spécialisé crée de la valeur, renforce la crédibilité et contribue à la construction d’un soft power médiatique. Toutefois, il ne peut être efficace que s’il s’inscrit dans un écosystème médiatique plus large, fondé sur la liberté éditoriale, la viabilité économique et la qualité des contenus.
La spécialisation n’est pas l’unique voie, mais elle est un pilier indispensable pour renforcer l’influence médiatique du monde arabe.
- Si vous deviez adresser un message à la jeune génération de journalistes et de communicants qui s’apprête à intégrer ce marché en pleine mutation au Maghreb, que serait-il ? Quel est, selon vous, l’atout maître qu’ils devront cultiver pour transformer les défis actuels en opportunités de carrière internationale ?
Aux jeunes journalistes et communicants du Maghreb, il ne faut pas se contenter de produire du contenu, mais de produire du sens. Le principal atout à cultiver est une curiosité disciplinée, capable d’allier ouverture intellectuelle et rigueur méthodologique.
De plus, la maîtrise des langues, la compréhension des codes internationaux et l’ancrage dans la réalité locale sont des compétences déterminantes pour évoluer dans un marché globalisé.
Il faut également apprendre à utiliser intelligemment la technologie qui doit être considérée comme un allié, non comme une menace. Aujourd’hui, il ne faut pas ignorer le monde des réseaux sociaux.
Le Maghreb a besoin de journalistes capables de penser globalement tout en racontant localement. C’est ainsi que l’on transforme les défis locaux au début de carrière, en trajectoires internationales.
L. K.







