Les efforts déployés dans le sens d’un développement économique, d’une part, dont l’objectif suprême est le développement humain, et dans le sens d’une croissance soutenue du produit intérieur brut, d’autre part, requièrent la connaissance du champ économique actuel, l’établissement de l’état des lieux à même de pouvoir servir de base à des projections, dans le futur immédiat et à moyen et long termes, réalistes et capables d’alimenter le background prospectiviste.
Par Amar Naït Messaoud
La connaissance quantitative et qualitative du champ économique, ainsi que sa dynamique d’échange, de mobilité et d’intégration, ont été les éléments qui ont motivé le recensement économique effectué en deux phases entre 2023 et 2025.
L’opération a été menée principalement par l’Office national des statistiques (ONS) et le ministère du Commerce, en coordination avec la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (CACI), dans le but de dresser un état précis des activités et unités économiques, visant à créer des bases de données fiables pour mieux connaître le tissu productif national, notamment les secteurs du commerce et des services, avec des phases récentes ciblant le produit national pour évaluer les capacités de production, essentielles à la planification économique et à l’approvisionnement.
La méthodologie adoptée permet de réaliser des résultats concrets quant à cartographie économique, laquelle est censée créer une base de données complète des entreprises et établissements répertoire central des entreprises), avec un identifiant commun pour chaque entité.
L’opération de recensement est aussi supposée contribuer grandement à la compréhension du tissu productif, en identifiant les secteurs dominants, comme le commerce (53,5%) et les services (34,6%), et leur répartition géographique. Il s’agit également de déterminer les capacités réelles des producteurs nationaux pour anticiper les besoins du marché.
Les résultats du recensement économique sont appelés à être promus comme un instrument d’aide à la décision en matière de soutien aux politiques publiques, à savoir fournir des données authentiques pour l’élaboration des politiques économiques.
La tentative avortée du recensement de 2017
À travers l’opération de recensement, le ministère du Commerce intérieur et de la Régulation du marché national compte «procéder à la définition exacte des capacités de production nationales et à l’élaboration d’un fichier national des différentes unités de production, en recourant à la numérisation, pour permettre aux pouvoirs publics d’encadrer l’opération d’importation, d’orienter les opérations d’investissement et de mieux les répartir sur l’ensemble du territoire national afin de créer des pôles industriels spécialisés», selon les déclarations faites en janvier 2025 par l’ancien ministre du secteur, Tayeb Zitouni, soulignant, à la même occasion, la nécessité d’«associer l’ensemble des intervenants pour assurer le succès de cette opération qui vient combler le vide constaté dans les études et les statistiques, au vu de leur importance majeure».
Le projet d’une cartographie exhaustive des activités économiques national remonte à 2017 lorsque des études furent lancées avec comme objectif de cerner le tissu économique national, sur les plans de la répartition géographique des unités de production ou de service, des chiffres de la production et des circuits commerciaux permettant des échanges entre les unités elles-mêmes (niveau d’intégration) ou, éventuellement vers l’export.
Ces études, confiées à des experts nationaux étaient le résultat d’un constat de « flou » statistique et de faiblesse dans les outils d’aide à la prise de décision, particulièrement en cette période qui allait préfigurer la renégociation de l’accord d’Association Algérie-Union Européenne dont l’impact sur l’économie nationale était presque aux antipodes des espérances placés en lui.
Le gouvernement de l’époque avouait qu’«il ne disposait pas d’informations économiques fiables qui lui permettent d’élaborer des stratégies». Il n’y avait que les services des Douanes qui nous fournissaient des statistiques fiables sur les importations.
Les pouvoirs publics avaient, pour les études envisagées, sollicité les opérateurs économiques afin d’assister l’administration pour qu’elle obtienne des informations fiables sur la production industrielle nationale et des indicateurs sur la consommation.
Mais le projet avait été « dilué » dans l’embrouillamini politico-économique d’avant le Hirak, et on ne parlera du nouveau recensement économique qu’en 2023.
Efficacité et performance : les enjeux du système statistique
En tentant de se projeter dans le futur immédiat, ou sur un terme plus ou moins raisonnable, en matière de planification économique, devant obéir à un nouveau modèle de croissance censé délester le pays de sa dépendance aux hydrocarbures, le gouvernement s’est, en quelques sorte, senti désarmé face à la faiblesse des statistiques.
Le sujet prend toute son importance, en particulier dans cette étape de relance économique basée sur l’effort de diversification, la création de nouvelles entreprises de production, l’investissement dans des créneaux novateurs, l’implication de l’Université et de la recherche scientifique et la multiplication des dispositifs de soutien aux jeunes promoteurs de start-up et de micro- entreprises.
Il en est de même de l’activité de sous-traitance, tant mise en avant par le président de la République, devant alimenter les usines de construction automobile.
Il est établi que le déficit en informations, en chiffres et en ratios, liés à la production économique, aux circuits commerciaux et aux taux d’intégration qui s’opèrent entre unités, ne pénalise pas uniquement l’action et la stratégie du gouvernement, mais, également, les opérateurs eux-mêmes, tenus dans l’ignorance ou la méconnaissance de ce qui se fait dans leur propre secteur d’activité.
Espérer enclencher, dans un tel climat, un processus de diversification économique, d’innovation technologique et d’optimisation des capacités de production, est une mission aléatoire. C’est une gageure.
Pour une économie moderne et se destinant à être émergente, l’information économique, financière ou ayant un quelconque lien avec le monde de la production et du commerce, se crée, se transmet, se lit et se dé- crypte de façon instantanée à travers les moyens que permet la technologie moderne. Ce sont les dimensions de l’efficacité et la performance qui sont en jeu.
C’est pourquoi, le recensement économique, joint aux outils de traitement dont disposent les organismes spécialisés à l’image de l’ONS, se projette de façon quasi mécanique sur un autre projet actuellement en pleine maturation, celui de la numérisation que le gouvernement place parmi comme une des priorités de son action depuis trois ans.
L’une des raisons du retard enregistré par ce projet réside justement dans l’information de base- brute ou agrégée- qui peine à gagner en fiabilité et en fluidité.
Pour un système numérisé arrimé aux dernières technologies
L’élaboration de l’information statistique suit toute une chaîne de phases, allant du terrain, -avec des informations détaillées, parcellisées, souvent justes, lorsqu’on les prend dans l’absolu, pour que cette collecte corresponde à l’objet recherché par les parties utilisatrices- jusqu’à la consolidation au niveau des structures centralisées, qui peuvent être des organismes autonomes, comme l’Office national des statistiques (Ons), ou des instances de la haute administration (directions générales, ministères).
Pendant ce parcours, plusieurs altérations peuvent se produire, à commencer par l’objet d’information statistique recherché, jusqu’à une consolidation mal réalisée ; cela, si on exclut l’hypothèse, pourtant possible, de la manipulation délibérée des chiffres.
Cette manipulation peut s’opérer par la rétention des chiffres (mensonge par omission), par la dilution d’une donnée à l’intérieur d’un grand ensemble ou par un autre manège qui répondrait à un objectif inavouable de dénaturer la réalité.
Le processus de numérisation supposant élaboration et digitalisation de l’information primaire, premier traitement d’agrégation, réseautage, centralisation, consolidation sommitale et exploitation par les différents utilisateurs- repose immanquablement sur une information de terrain bien élaborée, de qualité d’exploitation irréprochable et jouissant d’une fiabilité à toute épreuve.
Une économie, comme celle qu’ambitionne de mettre en place l’Algérie- diversifiée, moderne, ouverte sur les marchés de l’exportation- ne peut se passer d’une base de statistique solide et d’un système numérisé arrimé aux technologies les plus avancées.
A. N. M.







