Dans un contexte d’instabilité géopolitique sans précédent, l’Algérie s’impose comme l’un des acteurs les plus stratégiques du marché mondial de l’énergie. C’est ce que révèle une analyse approfondie publiée par le média spécialisé espagnol El Periodico de la Energia, qui dresse un portrait saisissant d’un pays en train de redéfinir sa place sur l’échiquier énergétique international.
Par K. Boukhalfa
L’article précise que pendant des décennies, l’Algérie a été perçue comme un fournisseur fiable mais discret, un acteur de second rang dans un marché dominé par les géants du Golfe et la Russie.
La donne a radicalement changé. Les crises successives qui ont secoué l’ordre mondial depuis 2022 ont propulsé le pays au cœur des stratégies d’approvisionnement européennes, faisant de lui un partenaire incontournable que les chancelleries occidentales se disputent aujourd’hui.
Selon le média, l’ascension algérienne sur la scène énergétique mondiale s’est construite en deux temps. Le premier tournant intervient en février 2022, avec la crise russo-ukrainienne qui a contraint l’Union européenne à tourner le dos au gaz de Moscou dans l’urgence.
Alger répond présent. L’Algérie devient alors le troisième fournisseur de gaz de l’UE, derrière la Norvège et les États-Unis, une position consolidée année après année.
Mais c’est le printemps 2026 qui marque le véritable basculement. L’escalade militaire entre les États-Unis, l’entité sioniste et l’Iran provoque des dommages considérables sur les infrastructures énergétiques du Golfe persique.
Le bombardement du terminal de Ras Laffan, au Qatar — le plus grand terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde — entraîne une chute de 17 % de sa capacité d’exportation. Simultanément, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz est paralysé, coupant une artère vitale de l’approvisionnement mondial.
Face à cette double rupture, les regards se tournent vers l’Algérie. Et pour cause : ses gazoducs sont physiquement hors de portée des missiles et des drones qui menacent les voies maritimes du Golfe.
La sécurité des infrastructures algériennes, longtemps considérée comme une simple caractéristique technique, devient soudainement un avantage géostratégique de premier ordre.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
L’impact économique de cette nouvelle configuration est immédiat et massif. Dans le sillage des attaques dans le Golfe persique, les prix du gaz en Europe bondissent de 35 %, tandis que le baril de Brent franchit le seuil des 120 dollars. Pour l’Algérie, dont les finances publiques reposent largement sur les recettes des hydrocarbures, cette envolée des cours représente une opportunité historique.
En volume, l’Algérie a livré à l’Union européenne quelque 40 milliards de mètres cubes (Gm³) de gaz en 2025, soit environ 14 % des importations européennes totales. Les données dévoilées par le site spécialisé El Taqa indiquent que les expéditions algériennes de GNL vers le marché international ont enregistré une progression mensuelle de 41 %, et de 112 % depuis le début de l’année en cours, pour atteindre près de 1 million de tonnes contre près de 700.000 tonnes le mois de février dernier.
Par ailleurs, l’Espagne illustre à elle seule la profondeur de cette dépendance choisie. Lors du premier trimestre 2026, l’Algérie a accru ses exportations vers l’Espagne de 2 %. D’ailleurs, selon les données publiées fin avril dernier par l’organisme espagnol Cores, le gaz algérien représente entre 35 et 40 % des importations totales de gaz naturel espagnol.
Aussi, en 2024, 38,5 % des importations espagnoles de gaz naturel provenaient d’Algérie, acheminés en grande partie via le gazoduc Medgaz, dont la capacité a été portée à 10 milliards de mètres cubes et qui fonctionne aujourd’hui à quasi pleine capacité.
Madrid souhaite désormais négocier une hausse des livraisons pouvant atteindre 10 % supplémentaires, tant la priorité est de sécuriser l’approvisionnement face à la défaillance du GNL qatari.
Sonatrach passe à l’offensive
Pour capitaliser sur cette conjoncture favorable, l’Algérie ne se contente pas de gérer l’existant. Sonatrach, la compagnie nationale des hydrocarbures, a dévoilé un plan d’investissement colossal de 60 milliards de dollars sur la période 2026-2030, prévoyant le forage de 1450 nouveaux puits. Une ambition industrielle à la hauteur des enjeux.
Dans ce cadre, le 19 avril 2026 marque un tournant opérationnel majeur avec le lancement de l’appel d’offres international Algérie 2026, portant sur sept blocs d’exploration pétrolière. L’initiative attire les plus grandes majors mondiales.
ExxonMobil et Chevron sont en négociations avancées pour l’exploitation des ressources en gaz de schiste par fracturation hydraulique, tandis que la société saoudienne Midad Energy a d’ores et déjà signé un accord d’exploration et de production d’une valeur de 5,4 milliards de dollars.
La diplomatie énergétique suit le même rythme. La présidente du Conseil italien Giorgia Meloni et le ministre des Affaires étrangères espagnol José Manuel Albares se sont tous deux rendus à Alger ces derniers mois, témoignant de l’attractivité retrouvée de la capitale algérienne sur la scène internationale.
Un potentiel encore largement inexploité
Si la conjoncture est favorable, le véritable défi de l’Algérie est de transformer cet avantage conjoncturel en puissance structurelle durable. Et les atouts ne manquent pas.
Le pays dispose des troisièmes plus importantes réserves prouvées de gaz de schiste au monde. Si les réformes engagées par la nouvelle loi sur les hydrocarbures parviennent à attirer les capitaux et les technologies nécessaires, Alger vise un objectif ambitieux : doubler sa production de gaz pour atteindre 200 Gm³ d’ici 2030, contre une production actuelle d’environ 100 Gm³ par an.
Des défis subsistent, que l’article espagnol ne passe pas sous silence. La consommation intérieure de gaz croît à un rythme soutenu de 6 % par an et représente déjà 55 % de la production totale, alimentée par un système de subventions publiques coûteux. Le torchage de gaz résiduel demeure également un problème opérationnel significatif, avec des pertes estimées à 8 Gm³ en 2023.
Un rôle stratégique assumé
Ce qui ressort de cette analyse est la capacité de l’Algérie à transformer des crises extérieures en levier de souveraineté économique. Dans un marché de l’énergie reconfiguré par la violence et l’incertitude, la stabilité algérienne (géographique, infrastructurelle et politique) est devenue une denrée rare que l’Europe s’arrache.
Ainsi, l’Algérie n’est plus seulement un fournisseur d’hydrocarbures. Elle est devenue, selon El Periodico de la Energia, l’un des principaux bénéficiaires de l’instabilité géopolitique mondiale, non par opportunisme, mais par la vertu d’une position unique que les crises successives ont révélée au grand jour.
À Alger maintenant de transformer cette fenêtre d’opportunité historique en fondation durable pour son développement économique.
K. B.







