Face à l’étalement urbain accéléré et à la pression croissante sur le foncier agricole, Alger se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. La métropole, confrontée aux effets combinés de la croissance démographique, des mutations urbaines et du changement climatique, doit repenser ses modèles d’aménagement.
Synthèse Akrem R.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la thèse de doctorat de l’architecte et urbaniste Sara Bouzekri, consacrée aux agriparcs urbains comme modalité durable d’intégration de l’agriculture urbaine à Alger, à travers les cas de Chéraga et Khraicia.
Cette recherche met en lumière un enjeu central pour l’économie urbaine algéroise : comment préserver et valoriser l’agriculture dans la ville tout en répondant aux impératifs du développement urbain.
À Alger, les terres agricoles de haute qualité, notamment celles de la Mitidja, subissent depuis plusieurs décennies une érosion continue sous l’effet de l’urbanisation diffuse.
La thèse rappelle que cette dynamique n’est pas seulement spatiale, mais aussi économique : perte de potentiel productif, fragilisation des exploitations agricoles, dépendance accrue aux importations alimentaires et affaiblissement des circuits locaux de distribution.
Dans ce contexte, l’agriculture urbaine ne peut plus être considérée comme une activité marginale ou résiduelle. Elle devient un outil stratégique de résilience économique, capable de contribuer à la sécurité alimentaire, à la création d’emplois locaux et à la diversification des revenus agricoles, tout en jouant un rôle environnemental majeur.
Des politiques publiques ambitieuses, mais confrontées à la réalité du terrain
Depuis la stratégie de la ceinture verte du Grand Alger en 1997 jusqu’à la politique des 23 agriparcs urbains lancée en 2016, les pouvoirs publics ont multiplié les dispositifs visant à préserver les espaces agricoles dans l’aire métropolitaine. Cependant, l’analyse conduite par Sara Bouzekri révèle un écart significatif entre l’ambition politique et la mise en œuvre opérationnelle.
Les agriparcs urbains, conçus comme des espaces multifonctionnels associant production agricole, loisirs, paysage et protection environnementale, se heurtent à plusieurs contraintes : instabilité du cadre foncier, fragmentation institutionnelle, faiblesse des mécanismes de gouvernance locale et manque d’intégration effective de l’agriculture dans les documents d’urbanisme.
La «double durabilité» comme grille d’analyse économique
L’un des apports majeurs de cette thèse réside dans l’application du concept de double durabilité, distinguant la durabilité interne et la durabilité externe de l’agriculture urbaine.
La durabilité interne renvoie à la viabilité économique et sociale des exploitations : accès à l’eau, rentabilité des cultures, sécurité foncière, transmission des savoir-faire et attractivité du métier d’agriculteur en milieu urbain. La durabilité externe, quant à elle, interroge l’intégration de l’agriculture dans son
environnement urbain : compatibilité avec les usages urbains, contribution à la résilience climatique, réduction des îlots de chaleur et insertion dans les circuits économiques locaux. Les diagnostics réalisés à Chéraga et Khraicia montrent que, malgré un potentiel agricole réel, ces deux dimensions restent fragiles et inégalement prises en compte dans les projets d’agriparcs.
Agriparcs urbains : un levier pour une économie urbaine plus résiliente
Au-delà de la dimension environnementale, la thèse souligne que les agriparcs peuvent devenir de véritables actifs économiques territoriaux.
En favorisant les circuits courts, l’agriculture de proximité et la multifonctionnalité des espaces, ils contribuent à la réduction des coûts logistiques, à la valorisation du foncier agricole et à la création de nouvelles activités économiques liées à l’agrotourisme, à l’éducation environnementale et aux services écosystémiques.
Cependant, pour que ces agriparcs remplissent pleinement leur rôle, l’étude insiste sur la nécessité d’un changement de paradigme dans la planification urbaine.
L’agriculture ne doit plus être perçue comme une variable d’ajustement de l’urbanisation, mais comme une composante structurelle du développement économique métropolitain.
Les recommandations issues de la thèse plaident pour une meilleure articulation entre politiques agricoles, urbanistiques et climatiques. Elles appellent notamment à renforcer la sécurisation foncière des exploitations, à intégrer l’agriculture urbaine dans les stratégies économiques locales et à promouvoir des modes de gouvernance plus participatifs associant agriculteurs, collectivités et acteurs économiques.
À l’heure où Alger cherche à concilier croissance urbaine, durabilité et souveraineté alimentaire, les agriparcs urbains apparaissent ainsi comme une opportunité stratégique encore largement sous-exploitée.
La recherche de Sara Bouzekri apporte, à ce titre, un éclairage précieux pour repenser le lien entre ville, agriculture et économie, dans une perspective de long terme.
A. R.







