En marge de la 61e Assemblée annuelle du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), tenue du 25 au 28 mai 2026 dans la capitale congolaise, le rapport phare « Perspectives économiques en Afrique 2026 » dresse de l’Algérie un tableau qui va bien au-delà des classiques données chiffrées. Le document de plus de 300 pages recèle, dans ses profondeurs analytiques, des constats bien plus structurants, certains flatteurs, d’autres franchement interpellants.
Par Sofiane Idiri
Certes, la croissance du PIB réel algérien est projetée à 4,1 % en 2026, contre 3,3 % estimés en 2025, avant d’atteindre 4,2 % en 2027. Mais ce qui retient véritablement l’attention des économistes de la BAD, c’est la nature de cette croissance.
Le rapport souligne explicitement qu’elle est portée par « une forte production manufacturière et agricole, ainsi que par l’investissement et la consommation des ménages », autant de moteurs internes qui dénotent une économie moins mono-dépendante qu’on ne le dit.
En parallèle, la Banque note que la politique monétaire a joué un rôle déterminant : le taux directeur a été abaissé de 2,75 % en août 2025 à 2,5 % en janvier 2026, accompagnant une désinflation remarquable. L’inflation est ainsi tombée de 4,4 % en 2024 à seulement 1,7 % en 2025, grâce notamment à la maîtrise des prix alimentaires, un signal rare de stabilité macroéconomique sur le continent.
Ce que la BAD révèle avec précision, et que peu d’analyses algériennes ont repris, c’est le score exact de l’Indice de développement humain (IDH) de l’Algérie : 0,763 en 2025, plaçant le pays « parmi les plus développés du continent africain ».
À titre de comparaison, l’Égypte affiche 0,754. Ce chiffre n’est pas anodin : il traduit des décennies de politique sociale portée sur l’accès aux soins, l’éducation et la redistribution. Le rapport reconnaît explicitement que cette politique sociale, « comprenant des mécanismes de redistribution et des mesures ciblées visant à garantir l’accès aux services sociaux de base, a permis d’améliorer les indicateurs sociaux et de réduire les inégalités ». Une reconnaissance institutionnelle internationale rarement aussi directe.
L’Algérie, quatrième locomotive des pays exportateurs de pétrole
Dans son analyse comparée des pays producteurs de pétrole africains, la BAD identifie seulement quatre économies capables de dépasser le seuil de croissance de 4 % en 2026 malgré les goulets d’étranglement structurels du secteur pétrolier : l’Algérie, l’Égypte, le Nigeria et le Soudan du Sud.
Ce positionnement dans l’élite des grands exportateurs d’hydrocarbures du continent est une reconnaissance implicite de la résilience du modèle économique algérien face aux contraintes opérationnelles et au vieillissement des gisements qui pénalisent d’autres membres du groupe.
13 milliards de dollars : le potentiel de la diaspora, grand angle mort du financement
C’est sans doute l’une des données les plus saisissantes du rapport. Dans son chapitre consacré à la mobilisation des capitaux, la BAD identifie l’Algérie comme le deuxième pays du continent présentant le plus grand potentiel inexploité de transferts de fonds de la diaspora, avec un montant annuel estimé à 13 milliards de dollars US.
La diaspora algérienne compte 1,8 million de personnes, dont 96,3 % résident dans des pays à revenu élevé. Pourtant, les envois de fonds effectifs ne s’élèvent qu’à 1,8 milliard de dollars, soit un manque à gagner structurel de 13 milliards.
La BAD attribue cela non pas à un désintérêt de la diaspora, mais à « l’absence de politiques publiques nationales structurées visant à canaliser l’épargne de la diaspora vers des investissements productifs et sûrs ».
Sur le plan du financement du développement, la BAD reconnaît que l’Algérie « privilégie un modèle de développement qui limite sa dépendance systématique au financement extérieur et préserve sa souveraineté économique ».
Tout en respectant ce choix, le rapport formule des recommandations concrètes : développer les marchés nationaux de capitaux, émettre des obligations vertes, accélérer les partenariats public-privé, formaliser le secteur informel et valoriser le capital naturel via les crédits carbone et les chaînes de valeur de la transition énergétique.
L’Algérie est d’ailleurs citée parmi les pays d’Afrique du Nord avec l’Égypte, le Maroc et la Tunisie qui misent sur le développement des énergies solaires et éoliennes pour réduire leur dépendance aux combustibles fossiles.
Autrement dit, la BAD ne conteste pas la voie algérienne. Elle lui tend une feuille de route pour la rendre plus robuste, plus diversifiée et surtout plus capable de mobiliser, enfin, les dizaines de milliards qui dorment dans les banques de la diaspora à Paris, Montréal ou Bruxelles.
S. I.
Entre potentiel et réalité : Là où l’Algérie doit aller
En s’appuyant sur les données des Assemblées annuelles 2026 de la BAD, un constat s’impose avec une clarté presque provocatrice : l’Algérie dispose de tous les attributs d’une puissance économique régionale, mais son empreinte réelle sur les marchés africains les plus dynamiques reste inversement proportionnelle à son potentiel.
C’est précisément dans les zones de croissance les plus vives du continent, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est et le corridor sahélien, que le gap entre ce que l’Algérie pourrait peser et ce qu’elle pèse effectivement est le plus criant. L’Afrique de l’Ouest, qui affiche une croissance projetée à 4,7 % en 2026, avec des locomotives comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Ghana ou le Bénin, représente un débouché naturel pour une industrie algérienne en montée en puissance.
Le rapport BAD place l’Algérie parmi les principales économies manufacturières africaines. Or cette capacité productive — ciment, acier, produits pétrochimiques, produits pharmaceutiques, agroalimentaire, matériaux de construction — correspond précisément aux besoins d’infrastructures que ces économies ouest-africaines cherchent à satisfaire à marche forcée. La ZLECAf offre le cadre juridique, maintenant le cap sur la volonté de transformer la proximité géographique en intégration commerciale réelle.
Plus au nord, le corridor sahélien constitue un terrain d’influence immédiat. Le Niger, le Mali, le Burkina Faso, malgré leurs turbulences politiques, sont des marchés captifs pour les exportations d’énergie, de carburants et de produits alimentaires algériens. Le rapport BAD signale que le Niger devrait atteindre 6,6 % de croissance en 2026, porté par l’expansion pétrolière et les nouvelles infrastructures.
Pour Alger, qui dispose d’un réseau routier transsaharien en cours de densification et d’une frontière terrestre avec six pays africains, l’enjeu est de convertir cette connectivité physique en flux commerciaux formels et durables. À l’Est, les pays comme l’Éthiopie ou la Tanzanie, dont les taux de croissance dépassent les 5 %, représentent une frontière plus lointaine mais stratégiquement incontournable.
C’est là que la diaspora algérienne, dont le potentiel inexploité est évalué par la BAD à 13 milliards de dollars annuels, pourrait jouer un rôle de levier en finançant des projets d’implantation d’entreprises algériennes sur ces marchés à fort potentiel. L’Algérie a la taille, les ressources et désormais la reconnaissance institutionnelle. Ce qui lui manque, c’est une doctrine d’expansion africaine aussi ambitieuse que son économie le lui permettrait.
S. I.





