Le monde rural algérien a subi, au cours du dernier quart de siècle, des mutations profondes sur le plan socioéconomique, succédant aux fortes perturbations et à l’extrême mobilité des années d’insécurité (exode rural, changement fréquent de résidence, dislocation des familles, précarisation…). Les efforts de redressement de l’étape qui a suivi cette perturbation, marquée par un traumatisme historique, ont été orientés vers le désenclavement des zones excentrées, les raccordements aux différents réseaux (eau, électricité, gaz, télécommunication, avec un accès « démocratisé » à l’internet…), les aides publiques à l’habitat rural et les autres soutiens pour les micro-entreprises. Ces réalisations ont reconfiguré le paysage de la campagne algérienne, mais elles demeurent insuffisantes.
Par Amar Naït Messaoud
Si les infrastructures de desserte, le logement, les structure de santé, les infrastructures éducatives et culturelles et les aménagements liés au cadre de vie créent un climat de stabilité et de bien-être, qui a toujours besoin d’être entretenu et renforcé, ils peinent à s’inscrire dans la durée tant que l’emploi et les revenus ne suivent pas de façon proportionnelle la croissance démographique et les sorties de dizaines de milliers de diplômés de l’université et des centres de formation disséminés sur tout le territoire national, avec une part non négligeable dans les zones rurales (arrière-pays montagneux, Hauts Plateaux steppiques et régions du Sud).
Particulièrement dans ces parties du territoire national, l’emploi ne peut pas être vu exclusivement comme issu du système du salariat.
Les potentialités spécifiques à ces territoires sont génératrices d’une économie familiale, de coopératives d’artisanat et de produits du terroir, d’auto-entreprenariat dans les différents métiers ruraux. Il s’agit de savoir identifier les potentialités et les ressources qui sont, soit en friche soit partiellement exploitées, qui plus est, avec des méthodes dépassées et des moyens peu adaptés.
Un passif pénalisant
Incontestablement, le monde rural en Algérie n’est plus ce qu’il était il y a trois décennies. Les données sociétales et sociologiques qui font la ruralité ont subi de telles mues que ce concept gagnerait certainement à être redéfini.
En effet, la perte des métiers ruraux, la régression des produits du terroir, le morcellement continu de la propriété, l’hégémonie du salariat induite par un système bâti l’exportation quasi exclusive des hydrocarbures, ainsi que l’éclatement de la cellule familiale élargie, tous ces éléments se sont «ligués» pour donner une configuration inédite du paysage rural algérien.
En dehors des plaines où s’exerce l’agriculture professionnelle (sécurité juridique de la propriété, rattachement à des filières d’exploitation, subvention des intrants, présence de moyens d’irrigation, proximité des sites d’approvisionnement en intrants et de marchés pour la commercialisation des produits, avantage de suivi technique et sanitaire par un personnel qualifié,…), l’acteur du monde rural- artisan, fermier, laboureur, conducteur de verger, foreur de puits,..-, peine à valoriser et ç fructifier son travail.
Ce recul du dynamisme de l’arrière-pays rural a été constaté particulièrement à partir du règne du système économique des années 1980- soutien des prix à la consommation des produits importés, supermarchés d’État établis aussi bien dans les villes que dans certaines bourgades de montagne- que le mode de vie rural commençait à recevoir les coups de boutoir qui seront prolongés par l’exode rural forcés des années 1990.
Quelques années plus tard, la hausse substantielle des recettes en hydrocarbures, l’ouverture économique aidant, a amené l’Algérie à se positionner en puissant importateur, non seulement des produits d’équipement et d’approvisionnement de son marché intérieur (pièces détachées, produits finis, semi-finis), des produits pharmaceutiques et de l’alimentation, mais aussi des produits d’artisanat, parfois de faux artisanat, d’origine chinoise, turque, etc.
A travers le monde, les nobles métiers de l’artisanat ont évolué en fonction des nouveaux besoins de la société et de l’économie, en fonction aussi de la disponibilité des matières premières et de l’acquisition de nouveaux matériaux et, enfin, selon les nouvelles règles esthétiques et de design que les arts modernes ont pu imprimer aux anciens produits du terroir.
Les produits algériens hérités d’un art ancestral porteur de culture et de mémoire, subiront une concurrence déloyale, mais… légale.
Nos artisans vanniers, les bijoutiers, les potiers, les ébénistes et autres acteurs du monde rural intervenant dans les métiers du terroir en sont réduits à quémander des emplois salariés en ville. C’est une minorité qui a continué, contre vents et marées, à faire vivre ce précieux legs à vocation économique, culturelle et mémorielle.
Il va de soi que toute politique de développement touristique, telle qu’elle est déclinée dans les bureaux de l’administration depuis des années, ne pourra prendre son envol si les produits d’artisanat local authentique et les produits du terroir issus de la terre (fruits des bois, produits bio issus des vergers de la montagne, produits transformés localement issus de l’élevage ovin, bovin ou caprin…) peinent à trouver leur place dans le champ économique et dans les circuits commerciaux.
Personne ne peut nier les efforts accomplis par les pouvoirs publics en direction des zones rurales éparses et enclavées, et ce depuis les premières années du nouveau siècle. Ces efforts sont fournis parallèlement au soutien apporté au développement de l’agriculture professionnelle pratiquée dans les plaines.
Exploiter et valoriser les potentialités locales
Ayant pris la mesure des conséquences du nouvel exode rural généré par la décennie d’insécurité, les pouvoirs publics avaient initié un certain nombre de mesures et de dispositifs connus sous le nom générique de développement rural. Ce dernier est conçu et conduit sur le terrain
dans le but de permettre de revitaliser les espaces ruraux sur les plans du cadre de vie, des équipements publics, des infrastructures de santé, d’éducation, de récréation…etc., tout en lançant des mini-projets susceptibles de créer des emplois stables et des revenus diversifiés pour les ménages. Cette politique a eu impact globalement positif, même si de nouveaux besoins ne maquaient pas de surgir.
Ces nouveaux besoins sont, en réalité, la preuve de la justesse de la démarche adoptée, dans la mesure où ce sont les ménages qui ont décidé de retourner dans leurs bourgades, suite aux premiers résultats probants de l’intervention des pouvoirs publics, qui réclamaient plus de projets de développement, et particulièrement les soutiens aux activités rurales (agriculture, élevage, mobilisation de la ressource hydrique, habitat rural, développement du réseau de desserte en direction des parcelles agricoles et des structures d’éducation et de santé,…).
En réalité, les réalisations orientées vers le développement des zones rurales, auxquelles se sont rajoutés, à partir de 2020, à titre de complément et de rattrapage, les projets affectés au «zones d’ombre», n’ont pas encore bénéficié d’une opération d’évaluation socioéconomique à même de jauger les indicateurs de situation au temps «T zéro» et au temps «T+n».
Le seul indicateur retenu presque ‘’tacitement’’ par les institutions publiques, c’est celui de l’évolution positive de la démographie dans les zones considérées, ce qui atteste du retour des population, mais aussi d’une certaine stabilité.
Cette dernière est toute relative, car, pour lui assurer une durabilité, il importe de focaliser les efforts sur les projets créateurs d’emplois et de revenus basés sur les potentialités et les traditions locales dont il y a lieu de soutenir le processus d’organisation, les mécanismes de financement et les segments de transformation et de commercialisation.
A. N. M.







