Consultant installé de part et d’autre de la Méditerranée, secrétaire général du Forum d’affaires algéro-espagnol et PDG d’Al Andalouz Consulting, Alejandro Ballester Barral résume ainsi sa lecture de la relation économique algéro-espagnole : «Le scénario actuel s’éloigne sensiblement du modèle traditionnel fondé exclusivement sur l’achat-vente commercial. L’Algérie exige des partenaires stables qui comprennent ses priorités de développement national et d’industrialisation interne».
Il en tire une conclusion plus large sur la relation énergétique : « L’Algérie consolide son rôle incontesté de partenaire énergétique prioritaire et principal fournisseur de gaz de la péninsule ibérique ».
Sur le cadre réglementaire algérien, il revient sur ce qui a changé. La Loi de finances 2026, d’abord, simplifie la retenue à la source pour les non-résidents et exonère de TVA les biens d’équipement importés pour l’investissement industriel local. Le guichet unique de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI), entièrement numérisé, impose ensuite des délais fixés qui réduisent le pouvoir discrétionnaire de l’administration.
Sur l’ouverture du capital, il précise : « Pour tous les secteurs non expressément qualifiés de stratégiques, comme la manufacture, les services industriels ou le développement technologique, les investisseurs étrangers peuvent détenir 100 % du contrôle actionnarial de leurs filiales locales, garantissant la pleine souveraineté dans la prise de décisions d’entreprise ».
Quatre secteurs concentrent, selon lui, les avantages compétitifs espagnols. Sur l’axe ferroviaire transsaharien, qui reliera les ports du nord méditerranéen aux régions minières et agricoles du grand sud jusqu’à Tamanrasset, aux portes du Sahel, il dit : « L’Algérie s’impose formellement comme la porte d’accès et le nœud logistique de référence pour l’Afrique subsaharienne ».
Il situe ce chantier dans son actualité la plus immédiate, rappelant que le 14 juillet dernier, la Banque africaine de développement a approuvé 878 millions de dollars pour la deuxième phase de ce corridor, un tronçon de 230 km sur un projet global de 495 km.
Sur la transition énergétique, il relève le dispositif « innovate-or-pay », qui impose aux grandes entreprises nationales des budgets obligatoires de recherche, développement et innovation. Il conclut : « La certitude réglementaire en matière de rapatriement des bénéfices offre un environnement optimal pour les technologues espagnols. »
Sur le pharmaceutique, il est catégorique : « L’industrie de la santé représente l’un des plus grands succès de la politique industrielle algérienne ». Il situe cette réussite dans ses chiffres, rappelant que plus de 213 usines couvrent déjà 75 % des besoins du marché domestique, et que le ministère du secteur a, par ailleurs, rencontré l’organisme Africa CDC pour accélérer l’application de la Déclaration d’Alger, dont les directives fixent la production locale à 80-85 % de la demande à court terme.
Sur l’agriculture saharienne enfin, où l’Etat attribue de vastes concessions de terres cultivables dans le grand sud, assorties d’exonérations douanières et fiscales, et où le mégacomplexe laitier et d’élevage Baladna illustre l’ampleur des investissements en cours, il note : « Les entreprises espagnoles, leaders mondiaux dans la gestion du stress hydrique, les serres intelligentes et la nutrition végétale, disposent d’un cadre incomparable pour apporter des solutions technologiques critiques ».
Ce qu’il attend, précisément, de la rencontre
Sollicité la veille de la rencontre entre Pedro Sánchez et Abdelmadjid Tebboune, Alejandro Ballester Barral détaille, dossier par dossier, ce qu’il espère en voir sortir. Sur l’énergie : « La visite du Président Sánchez au Président Tebboune s’annonce hautement stratégique. Il vient accompagné des principales entreprises énergétiques espagnoles, très certainement dans le but de conclure un accord sur l’augmentation des quotas de gaz destinés à l’Espagne (les entreprises qui l’accompagnent étant d’ailleurs les réceptrices de ce gaz) ».
Il ajoute, sur le réseau électrique : « J’espère vivement que les discussions porteront également sur la mise en place d’un câble électrique, similaire à celui avec l’Italie, afin de pouvoir acheminer l’électricité excédentaire (générée mais non consommée) par les centrales à cycle combiné de l’Ouest de l’Algérie ».
Sur l’hydrogène, il distingue deux horizons et pose une condition : « La question de l’hydrogène sera sûrement sur la table. L’hydrogène bleu est aujourd’hui beaucoup plus facile à produire depuis des pôles comme Arzew, mais la véritable ambition reste l’hydrogène vert, un projet tout à fait réalisable vu l’ensoleillement exceptionnel de l’Algérie. Néanmoins, l’investissement nécessaire pour rentabiliser l’hydrogène vert est extrêmement lourd. Il faudrait donc qu’ils parviennent à un accord incluant des aides à l’investissement et des mécanismes concrets pour garantir le retour sur investissement ».
Sur l’eau, il formule un vœu précis : « Par ailleurs, j’espère que cette rencontre préparera le terrain pour offrir beaucoup plus d’opportunités aux entreprises espagnoles afin d’accompagner l’Algérie dans la gestion globale de l’eau. L’Espagne est le leader mondial dans ce domaine, à toutes les étapes : dessalement, gestion, réutilisation et épuration ». Sur le climat des affaires : « Je souhaite également que cette visite aboutisse à une amélioration des facilités accordées aux entreprises de nos deux pays pour investir mutuellement ».
Il conclut sur le cadre bilatéral lui-même : « En définitive, je suppose que cette rencontre va renforcer nos relations politiques et économiques en réaffirmant le traité d’amitié et les autres accords bilatéraux. Bien que ces traités constituent de bonnes bases, il est toujours possible de les améliorer ou d’y intégrer des points de coopération qui existent déjà avec d’autres pays, mais qui manquent encore avec l’Espagne ».
La discipline bancaire incontournable
Aucune opportunité, dans cette lecture, n’est dissociée de sa contrepartie opérationnelle. Le Programme prévisionnel d’importation ferme sa plateforme numérique le 31 de ce mois, sans prorogation, imposant une planification exacte des intrants du second semestre, tandis qu’un dispositif hors PPI permet de solliciter des importations complémentaires si l’absence de production locale est démontrée.
Depuis mai dernier, l’Instruction bancaire 01/2026 impose une domiciliation bancaire avant tout embarquement, la date des documents de transport (BL, CMR, AWB) devant être postérieure à la signature de cette domiciliation, sous peine de blocage en douane.
La Directive bancaire 03-26 plafonne, elle, à 50 % des fonds propres les engagements extérieurs des banques commerciales, ce qui encadre directement leur capacité d’émission de crédits documentaires, tandis qu’une prorogation jusqu’au 31 décembre prochain autorise l’inclusion des coûts de fret maritime et aérien dans la contre-valeur de la domiciliation des factures, en Incoterms CFR ou CIF.
C’est ce cadre qu’il résume ainsi : « Le binôme formé par les puissantes incitations juridiques de l’AAPI et le contrôle opérationnel strict des flux bancaires récompense les opérateurs économiques professionnels, sérieux et profondément enracinés dans la région. Le sommet bilatéral de ce lundi ouvre, formellement, une ère dorée pour l’alliance d’entreprise stratégique entre l’Espagne et l’Algérie ».
T. A. L.





