Le timing n’est pas anodin. Alors que la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni effectuait mercredi dernier une visite officielle à Alger — où elle a publiquement exprimé le souhait de son pays d’obtenir des volumes supplémentaires de gaz algérien pour compenser des perturbations dans les approvisionnements qataris — le centre de réflexion climatique italien ECCO publiait une étude détaillée, datée du 24 mars 2026, qui repositionne l’Algérie au cœur de la sécurité gazière européenne. Une convergence de signaux qui illustre, mieux que tout discours, le poids stratégique que l’Algérie a acquis dans l’équation énergétique du Vieux Continent.
Par K. Boukhalfa
L’Algérie est aujourd’hui le premier fournisseur de gaz naturel de l’Italie. En 2025, les flux algériens via le gazoduc Transmed « Enrico Mattei » ont atteint environ 20 milliards de mètres cubes — soit quelque 30 % de la consommation annuelle italienne — après un pic de 24 milliards enregistré en 2022 et 2023.
Or la capacité totale du gazoduc se situe entre 30 et 33,5 milliards de mètres cubes par an, ce qui signifie qu’une marge de transport techniquement disponible demeure inexploitée.
L’étude ECCO identifie deux leviers distincts pour mobiliser un potentiel supplémentaire : la production nouvelle portée par les investissements d’ENI, et le gaz libérable depuis l’intérieur du système existant.
Sur le volet production, ENI a officialisé en juillet 2025 que ses accords avec Sonatrach permettront d’augmenter la production gazière en Algérie de jusqu’à 5,5 milliards de mètres cubes par an d’ici 2028, adossés à des investissements dépassant 8 milliards de dollars — un chiffre confirmé depuis par l’Agence internationale de l’énergie.
Cette expansion repose sur plusieurs projets contractualisés. Le champ de Zemoul El Kebar, dans le bassin de Berkine, fait l’objet d’un contrat de partage de production de 1,35 milliard de dollars signé en juillet 2025, avec une production gazière attendue de 9,3 milliards de mètres cubes sur toute la durée contractuelle de 30 ans.
Le projet Reggane 2, attribué dans le cadre de l’« Algeria Bid Round 2024 » — première mise en compétition sous la loi sur les hydrocarbures 19-13 — associe Sonatrach, ENI et la compagnie thaïlandaise PTTEP.
Le projet Touat, un gisement gazier sec du Sud-Ouest d’une capacité d’environ 435 millions de pieds cubes par jour, complète ce dispositif, ENI y détenant désormais une participation majoritaire de 43 % après le rachat d’actifs du français Engie.
17 milliards de mètres cubes : le potentiel systémique
L’étude ECCO va plus loin en introduisant un deuxième chiffre, plus ambitieux mais conditionnel : plus de 17 milliards de mètres cubes annuels supplémentaires orientables vers l’export, non pas via de nouveaux puits, mais en réformant le système énergétique de l’intérieur.
Le premier levier est la réduction des pertes de méthane : classée au cinquième rang mondial pour ces pertes, l’Algérie pourrait dégager jusqu’à 13,5 milliards de mètres cubes par an en réduisant le torchage, l’éventage et les fuites — du gaz produit mais perdu avant d’atteindre le marché.
Le second levier est l’intégration des énergies renouvelables dans le mix électrique : porter leur part à 20 % libérerait environ 3,7 milliards de mètres cubes actuellement brûlés dans les centrales. ECCO prend soin de préciser que ce potentiel théorique reste conditionné à une transformation structurelle profonde du système énergétique national.
Ces projections s’inscrivent dans une tension immédiate sur le marché italien. Le Qatar couvrait jusqu’ici environ 10 % des besoins gaziers annuels de l’Italie — soit quelque 6,4 milliards de mètres cubes — via notamment un contrat de long terme entre Edison et QatarEnergy.
Des perturbations récentes, dont une déclaration de force majeure ayant bloqué un accord complémentaire ENI-QatarEnergy prévu pour 2026, ont fragilisé ce flux.
C’est dans ce cadre que Meloni a fait le déplacement à Alger. Entre les 5,5 milliards d’ENI — adossés à des contrats et des délais précis — et les 17 milliards d’ECCO — conditionnés à des choix de politique énergétique nationale —, l’Algérie se trouve face à une double opportunité : produire davantage et perdre moins.
Dans une Europe qui n’a pas achevé de réorganiser ses circuits d’approvisionnement, sa proximité géographique, ses infrastructures existantes et l’ampleur de ses marges de progression en font un acteur dont le rôle dans la sécurité gazière continentale ne cesse de se renforcer.
K. B.







