Alger, Algérie

lundi 26 octobre 2026 01:38

Avant de devenir un déchet, un objet peut avoir plusieurs vies : La leçon de la brocante d’Oued Kniss

Avant de devenir un déchet, un objet peut avoir plusieurs vies : La leçon de la brocante d’Oued Kniss

À Alger, dans les allées de la brocante d’Oued Kniss, à Ruisseau, meubles anciens, réfrigérateurs, machines à laver, appareils électroménagers et pièces diverses changent de propriétaire au lieu de rejoindre immédiatement la poubelle. Ce marché, qui peut paraître banal, illustre pourtant un principe essentiel : un objet dont le premier propriétaire ne veut plus n’est pas nécessairement un déchet.

Dans notre modèle de consommation, la trajectoire d’un bien est souvent simple : acheter, utiliser, remplacer, jeter. La brocante propose une autre logique : acheter, utiliser, réparer, revendre et réutiliser.

Un meuble peut être restauré, une armoire repeinte, un réfrigérateur réparé ou démonté pour récupérer certaines pièces. Avant de devenir une matière à recycler, un objet peut ainsi conserver sa fonction pendant plusieurs décennies et servir à différents propriétaires.

C’est l’une des premières leçons environnementales de la seconde main : le recyclage ne devrait pas être le premier réflexe de l’économie circulaire.

La réutilisation conserve une grande partie de la valeur incorporée dans la fabrication d’un bien et peut éviter la production d’un équipement neuf. Recycler implique généralement de transformer l’objet pour récupérer ses matériaux, tandis que le réemploi permet de prolonger directement sa durée d’usage.

Un meuble ancien, par exemple, a déjà mobilisé du bois, des métaux, de l’énergie, de l’eau, des moyens de transport et du travail. Le jeter pour en fabriquer un autre revient à recommencer une partie de cette chaîne de production.

Le réparer ou le restaurer permet, au contraire, de préserver les ressources déjà mobilisées. La valeur environnementale de la seconde main dépasse donc largement le prix payé par l’acheteur : elle réside aussi dans la production neuve potentiellement évitée.

L’électroménager obéit à la même logique. Un réfrigérateur ou une machine à laver d’occasion n’est pas automatiquement un déchet d’équipement électrique et électronique. L’appareil peut encore fonctionner, être réparé ou fournir des pièces détachées.

Lorsqu’il atteint réellement sa fin de vie, les matériaux restants doivent être orientés vers des filières adaptées. Cette succession de possibilités dessine une hiérarchie claire : prolonger l’usage, réparer, récupérer les pièces, recycler les matériaux et, en dernier recours, éliminer ce qui ne peut plus être valorisé.

Cette approche rejoint l’évolution du cadre juridique algérien. La loi n° 25-02, modifiant et complétant la loi n° 01-19 relative à la gestion, au contrôle et à l’élimination des déchets, renforce les principes de l’économie circulaire et accorde une place importante à la prévention, à la réutilisation, à la réparation et à la valorisation avant l’élimination.

Elle introduit également des notions telles que l’écoconception, la responsabilité élargie des producteurs et la sortie du statut de déchet. L’objectif est de faire du déchet l’ultime étape du cycle de vie d’un produit, plutôt que sa destination automatique dès que son propriétaire souhaite s’en séparer.

La brocante d’Oued Kniss illustre concrètement certains de ces principes. Sans nécessairement employer le vocabulaire de l’économie circulaire, ses acteurs prolongent la durée d’usage des objets, facilitent leur réparation et transfèrent leur valeur d’un propriétaire à un autre.

Ce qui est inutile dans un foyer peut retrouver une utilité dans un autre. Cette sobriété matérielle existait bien avant que l’économie circulaire ne devienne un concept central des politiques environnementales.

Il serait toutefois excessif d’idéaliser la seconde main. Un appareil électroménager ancien et très énergivore peut consommer davantage qu’un modèle neuf plus performant. Un meuble dégradé peut nécessiter des traitements ou des matériaux supplémentaires.

Et lorsqu’un équipement arrive en fin de vie, une gestion appropriée reste indispensable. Le bénéfice environnemental doit donc être apprécié au cas par cas, selon la durée d’utilisation supplémentaire, la consommation énergétique, la réparabilité et les conditions de fin de vie.

Pourquoi les marchés de seconde main méritent une meilleure intégration dans les politiques publiques

C’est précisément pourquoi les marchés de seconde main méritent une meilleure intégration dans les politiques publiques. Nous mesurons relativement bien les quantités de déchets collectées, transportées, recyclées ou enfouies.

En revanche, nous évaluons beaucoup moins les déchets évités grâce à la réparation, à la réutilisation et à la revente. Or, cet indicateur permettrait de mieux apprécier les résultats réels d’une politique d’économie circulaire.

Pourquoi ne pas créer un indicateur des déchets évités par le réemploi ? Les collectivités pourraient mesurer non seulement les tonnes de déchets collectées et valorisées, mais aussi les volumes d’objets maintenus en circulation grâce aux brocantes, aux ateliers de réparation, aux associations, aux plateformes de réemploi et aux activités de reconditionnement. Il s’agirait ainsi de passer d’une politique centrée sur la gestion des déchets produits à une politique évaluant également ceux dont la production a pu être évitée.

Cet indicateur devrait néanmoins reposer sur une méthode transparente, afin de ne pas surestimer les bénéfices environnementaux du réemploi.

Cette évolution suppose également de mieux reconnaître les réparateurs, brocanteurs, récupérateurs et autres professionnels de la seconde main. Ils constituent une infrastructure diffuse de l’économie circulaire, même s’ils ne sont pas toujours identifiés comme tels.

En réparant un appareil, en restaurant un meuble ou en récupérant des pièces détachées, ils contribuent à limiter la consommation de ressources nouvelles. Leur activité mérite d’être professionnalisée, accompagnée et progressivement intégrée aux politiques nationales de gestion des déchets.

Une première mesure consisterait à créer des espaces de réemploi au sein ou à proximité des grandes infrastructures de gestion des déchets. Avant qu’un objet soit envoyé au recyclage ou à l’enfouissement, son état pourrait être évalué afin de déterminer s’il peut être réparé, réutilisé ou reconditionné.

Les collectivités locales pourraient nouer des partenariats avec des ateliers, des associations, des entreprises de l’économie sociale et solidaire et des professionnels de la seconde main. Une activité aujourd’hui dispersée pourrait ainsi évoluer vers une filière économique mieux structurée.

La responsabilité élargie des producteurs, renforcée par la loi n° 25-02, peut également contribuer à cette transformation. Les fabricants et importateurs ne devraient pas seulement participer à la gestion de la fin de vie des produits : ils devraient aussi être encouragés à concevoir des équipements réparables, démontables et reconditionnables.

La durabilité et la réparabilité doivent progressivement devenir des critères de compétitivité. Un produit peu coûteux mais inutilisable après quelques années n’est pas nécessairement moins cher pour la société qu’un équipement durable pouvant être réparé plusieurs fois.

Le développement d’un véritable marché de la réparation exige toutefois des conditions concrètes : disponibilité des pièces détachées, compétences techniques, accès aux informations sur les produits et garanties adaptées. Des incitations fiscales ciblées pourraient également soutenir certaines activités de réparation et de reconditionnement.

Aujourd’hui, réparer un appareil peut être économiquement peu intéressant lorsque le coût de la main-d’œuvre et des pièces approche celui d’un équipement neuf. Favoriser la prolongation de la durée de vie des biens suppose donc de corriger, lorsque cela se justifie, les obstacles économiques qui encouragent leur remplacement prématuré.

L’expérience d’Oued Kniss rappelle surtout que l’économie circulaire ne commence pas nécessairement par une technologie sophistiquée ou une installation industrielle. Elle peut naître d’une transaction simple : une personne se sépare d’un objet dont elle n’a plus besoin, une autre l’acquiert pour l’utiliser. Entre les deux, un marché maintient le bien dans le circuit économique et retarde son passage au statut de déchet.

Cette observation invite à repenser la notion de valeur. La valeur d’usage d’un objet pour son premier propriétaire peut diminuer sans disparaître pour autant. Un meuble devenu encombrant lors d’un déménagement peut intéresser un autre ménage ; un appareil ancien peut encore servir à un atelier ou fournir des pièces utiles. La valeur n’est donc pas toujours détruite : elle peut être transférée.

Pour l’Algérie, l’enjeu n’est pas de remplacer les marchés de seconde main par des systèmes industriels sophistiqués, mais de connecter les pratiques existantes aux nouvelles politiques d’économie circulaire.

Connecter les pratiques existantes aux nouvelles politiques d’économie circulaire

Brocante, réparation, réemploi, reconditionnement, récupération des pièces et recyclage doivent être envisagés comme les différentes étapes d’une même chaîne de conservation de la valeur.

Les collectivités pourraient ainsi cartographier les acteurs locaux et les flux d’objets réemployables : meubles, électroménager, textiles, équipements électroniques et matériaux de construction. Des espaces dédiés pourraient être aménagés dans les déchèteries et les centres de collecte.

Les biens encore fonctionnels seraient séparés des déchets, réparés si nécessaire, puis orientés vers les marchés de seconde main ou les structures sociales.

Les retombées seraient également sociales et économiques. La seconde main facilite l’accès à des biens à des prix plus abordables et peut soutenir l’emploi dans la réparation, la restauration, le transport, le stockage et la revente. L’économie circulaire ne doit donc pas être réduite au recyclage industriel : elle peut devenir une économie locale fondée sur la prolongation de la vie des objets.

Enfin, les marchés de seconde main pourraient servir d’observatoires des modes de consommation. Quels biens sont revendus, réparés ou recherchés ? Quels appareils sont abandonnés après quelques années ? Quels meubles traversent plusieurs générations ? Ces informations permettraient de mieux comprendre la durée de vie réelle des produits, leur réparabilité et les comportements des consommateurs, tout en orientant les politiques de prévention.

La leçon d’Oued Kniss est simple, mais ses implications sont considérables : entre le moment où un objet cesse d’être utile à son propriétaire et celui où il devient réellement un déchet, il existe un espace économique et environnemental encore insuffisamment exploité. Cet espace est celui du réemploi, de la réparation, de la réutilisation et du reconditionnement.

L’économie circulaire ne commence donc pas nécessairement dans une usine de recyclage. Elle peut commencer dans une brocante, un atelier de réparation ou chez un voisin qui donne ou revend un objet devenu inutile. Avant de chercher à recycler davantage, nous devrions commencer par faire durer davantage.

Car le meilleur déchet n’est pas toujours celui que l’on sait recycler. C’est parfois celui que l’on a réussi à empêcher de devenir un déchet.

N. B.

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