La nourriture colorée envahit notre quotidien, notre âme et nos pensées. La couleur influence nos choix et joue un rôle décisif dans la sélection des aliments : il est si tentant d’acheter une fraise d’un rouge vif ou une aubergine d’un violet éclatant ! Nous sommes happés par une séduction visuelle avant que l’intention ne devienne action.
Par L. HAMIDI, Docteur en droit
Mais derrière les mirages verdoyants se cache parfois une réalité bien sombre : ces éclats, de simples illusions, peuvent se transformer en ennemis à la fois pour le corps et pour l’esprit. Ils dissimulent une denrée appauvrie, dénuée d’oligoéléments et saturée d’additifs aux effets incertains.
Ce glissement esthétique qui séduit est cependant entaché de suspicion. Telle une jeune mariée, le maquillage alimentaire n’est qu’un vernis éblouissant, souvent trompeur.
Le pouvoir des couleurs sur le mental
Les nutritionnistes et les diététiciens s’accordent à dire que l’aspect extérieur constitue le premier déclencheur de la décision d’achat, bien avant les sensations olfactives ou gustatives.
Les influenceurs peuvent facilement pénétrer les recoins de notre cerveau et orienter notre perception, comme le ferait un illusionniste. Ils sont capables de modifier notre jugement et d’altérer la première impression que nous portons sur un article.
Les marchandises vendues dans les grandes surfaces, voire dans de simples boutiques de quartier, sont jugées comme saines et inoffensives, tant elles détonnent par leur lueur ou leur pureté. Cet enivrement par les yeux suggère à lui seul la qualité.
Par exemple, le vert est spontanément associé à la fraîcheur ; de même, un gâteau rehaussé de jaune évoque le citron, alors qu’il en est totalement dépourvu.
Nous n’achetons pas du concret, mais du recrée. Notre regard est flouté par un brouillard qui ne laisse percevoir que l’allure au moment de l’acquisition. Il sert ainsi à dissimuler la véritable vertu des objets : des composants chimiques, utilisés dans l’industrie agroalimentaire et ensachés de manière attrayante, pour masquer un tableau bien moins reluisant.
Tour à tour, ce sont les édulcorants, les colorants et les exhausteurs aromatiques qui sont mis en avant pour séduire et rallier.
C’est une tricherie légale, dans la mesure où les composants additionnels sont autorisés par la législation. La différence entre l’apparence et le réel nous aveugle au point de nous faire perdre nos repères.
Cette situation ne sert pas les intérêts du citoyen ordinaire, qui se retrouve déstabilisé par le discours élogieux de ceux qui détiennent la puissance médiatique et le verbe enjôleur.
Ces effets miroirs sont exploités par les producteurs et les distributeurs à titre de leviers psychologiques. La clarté incarne une émotion, une promesse de bonheur, une histoire, un vécu : nous acquérons un imaginaire, un fantasme de bien-être.
Le palais devient alors le point focal de la saveur. Nous nous attachons uniquement à l’idée de dégustation avant le prélude : l’esprit précède le geste. L’oralité captivante devient le déclencheur, l’outil marketing par excellence.
Dans un élan de solidarité, la vue rejoint les sens. Nous entrons dans une démarche presque solennelle, portée par la force de nos passions.
Les effets sur la santé
Dans la représentation collective, les végétaux comestibles apparaissent comme une source propre et bénéfique pour notre équilibre.
Nous connaissons tous cette publicité qui incite à consommer cinq fruits et légumes par jour afin de préserver le repos moral et la sérénité. Mais l’adhésion à ce slogan est-elle réellement sans danger pour l’individu ?
En effet, diverses interventions humaines peuvent altérer les bénéfices médicinaux qu’ils sont censés apporter. Certains adjuvants, pourtant admis par les autorités sanitaires, peuvent provoquer des allergies, des réactions cutanées, voire des troubles digestifs.
Il est évident que ses effets secondaires ne se manifestent qu’en cas de prise excessive. Ce phénomène touche particulièrement les enfants, très exposés car ils consomment énormément de friandises, de biscuits, de barres chocolatées, de boissons aromatisées et d’autres desserts pigmentés.
Cet état de fait est plutôt préoccupant : habitués aux nuances étincelantes, ces enfants finissent par se familiariser avec le travestissement commercial. Dès lors, Il devient plus difficile de les persuader de revenir à des ingrédients naturels, certes plus sobres, mais authentiques.
Le plus alarmant reste la perte progressive de la capacité à apprécier d’autres éléments que ceux élaborés et fortement médiatisés. Il s’installe alors une forme d’accoutumance : nous perdons de la sorte la sensibilité aux autres substances nutritives.
La sphère gustatatoire ne se limite plus qu’à une seule catégorie de mets et finit par méconnaître les subtilités des autres parfums.
La nourriture : un phénomène de mise en scène
Le contenu de notre assiette n’est plus une invitation à la savouration ; il correspond désormais à de la mise en scène : un spectacle à regarder et à contempler, un objet convoité que l’on admire et apprécie sans même le déguster, le carrefour de tous les intérêts, en particulier ceux des publicitaires et des leaders d’opinion.
Ces leaders diffusent, à coups de publicités agressives, tout ce qui peut manipuler le client et exercer sur lui une pression psychopédagogique irrésistible. Nous nous focalisons sur ce qui attire le regard, sur la forme, sur l’image.
Sous une influence insidieuse, nous nous conformons aux messages médiatiques et nous nous éloignons du tangible pour nous immerger dans le virtuel.
Ce piège de l’apparat se propage aisément à travers les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter ou Instagram. Adieu le naturel et les plaisirs d’antan ; vive la blancheur et les tons intenses : telle semble être la nouvelle tendance dictée par les médias et les communicateurs.
Nous assistons, impuissants et resignés, à une véritable révolution culturelle qui écrase tout sur son passage. A l’instar d’un rouleau compresseur, elle balaie d’un revers de main toutes les valeurs culinaires d’autrefois.
Le basculement vers le décoratif est hasardeux : tout ce qui brille n’est pas or, pourrait-on dire. Les productions horticoles ont, bien souvent, subi des modifications d’arôme ou de teinte dans les laboratoires de la chimie emballée. Cette dérive gastronomique aura inévitablement des répercussions sur notre métabolisme, à plus ou moins long terme.
La responsabilité des acteurs alimentaires
Le recours à des matières synthétiques revêt une responsabilité majeure, étant donné qu’il génère des problèmes d’hygiène et de santé publique. Même si elles sont revêtues du sceau de l’Etat, ces matières, destinées à embellir les produits, contreviennent néanmoins à l’éthique et au principe de précaution et, partant, portent atteinte au confort des individus.
Le consommateur demeure le premier concerné par la brillance. Il lui appartient de s’imposer en se détachant de la beauté superficielle, en devenant un acteur éclairé et en adoptant une pratique éco-responsable.
Il en va de sa stabilité physique et psychologique : éviter l’ultra-transformé, favoriser ce qui est exempt de pesticides et d’agents de synthèse, et lire attentivement les étiquettes s’inscrivent parmi les gestes essentiels.
L’éducation au goût permettra également de nous acclimater et de nous détourner de l’artificiel et du façonné : revenir à une ingestion vertueuse relève d’un acte de résilience.
Notre bouche peut devenir notre ennemie et nous trahir, tout comme elle peut être notre meilleure alliée. A nous de l’habituer à se délecter des bonnes choses.
En retour, elle saura nous rendre hommage, parce que nous aurons développé avec elle des réflexes de résistance : une épreuve de bravoure et de fidélité envers nous-mêmes. Il est temps de réconcilier nos papilles avec notre harmonie intérieure.
L.H.







