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EcoTimes : En quoi la cotation des sukuk souverains change-t-elle la place de la finance islamique dans le financement de l’économie ?
Sofiane Mazari : La cotation fait des sukuks un véritable titre de marché, et non plus seulement un instrument de collecte ponctuelle. Jusqu’ici, le souscripteur plaçait son épargne jusqu’à l’échéance. Il peut désormais envisager de céder son titre, ce qui change la nature de l’engagement et la perception du produit.
Elle inscrit aussi la finance islamique dans l’architecture du financement public, aux côtés des instruments conventionnels, avec une visibilité et une crédibilité institutionnelles accrues.
Les sukuk, adossés à des actifs réels, financent l’investissement d’une manière cohérente avec les principes de la finance islamique et offrent à l’épargne un débouché supplémentaire. Il faut toutefois rester mesuré.
Il s’agit d’une étape, pas d’un aboutissement. Son impact dépendra de la profondeur du marché, de la régularité des émissions et de la confiance que les investisseurs accorderont à ce marché à la Bourse d’Alger.
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Quels leviers permettraient de développer les échanges ?
La liquidité se construit dans la durée. Je vois quatre leviers. D’abord, l’implication active des banques et des intermédiaires en bourse, qui relaient les ordres de leurs clients et constituent le premier maillon de l’activité.
Ensuite, la présence d’investisseurs institutionnels, détenteurs naturels de titres longs, qui peuvent apporter un volume régulier d’échanges.
Troisièmement, une information de marché claire et accessible sur les cours et les volumes, ainsi que des ordres simples à passer. Un investisseur qui ne comprend pas comment vendre n’achètera pas.
Enfin, un calendrier d’émissions prévisible, qui donne de la visibilité aux acteurs.
La formation des professionnels, à laquelle l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (ABEF) et l’Union algérienne des sociétés d’assurance et de réassurance (UAR) peuvent contribuer, ainsi qu’un éventuel mécanisme d’animation du marché pourront compléter ce dispositif.
Il faudra aussi veiller à la cohérence entre les conditions fiscales du rachat anticipé par le Trésor et la possibilité de revendre en Bourse, afin que les deux objectifs ne se contredisent pas.
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Comment les prix serviront-ils de référence aux futures émissions ?
Si les échanges sont suffisamment réguliers, les cours permettront de reconstituer progressivement une courbe de rendement de référence par maturité. Les prochains émetteurs pourront alors calibrer leurs conditions de rendement sur des données observées plutôt que sur des estimations, ce qui rend la tarification plus transparente et plus défendable.
Pour un sukuk à revenu fixe, le prix de marché évolue en fonction des conditions de taux et de la perception du risque. Le rendement implicite qui en découle constitue donc une information précieuse pour l’ensemble des acteurs. Cette valeur de référence dépend toutefois de la liquidité.
Un marché trop étroit produit des prix peu représentatifs, voire volatils. Je parlerais donc de référence indicative dans un premier temps, appelée à se consolider avec l’activité et à s’enrichir de nouvelles maturités.
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Comment élargir la base des épargnants ?
Il faut d’abord de la pédagogie. Expliquer ce qu’est un sukuk, en quoi il diffère d’un dépôt et rappeler que son prix peut varier en cours de vie.
L’épargnant algérien est habitué à des produits simples. Il faut lui présenter ce nouveau titre avec des mots clairs, sans promesse excessive.
Il faut ensuite mobiliser le réseau bancaire et les guichets de finance islamique, qui sont le point de contact naturel de l’épargnant, et faciliter l’accès par la digitalisation des parcours, notamment pour les clients éloignés des grandes villes.
La stabilité du cadre fiscal et la protection de l’épargnant sont des conditions de confiance. Tout changement de règle en cours de route fragiliserait le marché. Cet élargissement doit rester progressif et accompagné, afin que chaque nouvel entrant comprenne ce qu’il achète.
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Quelles étapes permettraient aux entreprises d’émettre des sukuk ?
Il faut un cadre juridique et réglementaire précis pour l’émission de sukuk par des entreprises, qui couvre la structuration, les actifs sous-jacents et le traitement comptable et fiscal.
Il faut aussi des standards de gouvernance et de conformité charia homogènes, pour que les investisseurs aient la même lecture d’une émission à l’autre, ainsi que des exigences de transparence financière adaptées.
Je recommanderais de commencer par des émetteurs de référence, grandes entreprises et établissements financiers, et des opérations pilotes de taille mesurée, avant d’élargir progressivement, y compris aux PME, éventuellement via des compartiments adaptés. L’expérience du sukuk souverain servira alors de modèle de structuration.
Cette progressivité permettra de bâtir la confiance et de former l’écosystème, juristes, comités charia et intermédiaires, avant de passer à plus grande échelle.
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Les sukuk complètent désormais l’offre de finance islamique. Quel bilan global dressez-vous de son développement en Algérie ?
Le bilan est globalement positif, à condition de le lire à l’échelle du temps. En à peine quelques années, la finance islamique est passée d’une demande sociale longtemps exprimée à une offre structurée.
Un cadre réglementaire a été posé par la Banque d’Algérie, des guichets dédiés ont été ouverts dans les banques publiques et privées, la gamme de produits s’étoffe et un dispositif de conformité charia a été mis en place. À cela s’ajoute aujourd’hui un instrument de marché avec les sukuk souverains.
Cette progression a été encadrée et progressive, ce qui a permis de préserver la stabilité du système et la confiance des clients. Elle a aussi eu un effet d’entraînement, en attirant vers le circuit bancaire une clientèle qui s’en tenait éloignée.
Il faut toutefois rester lucide. L’essentiel reste à construire. L’offre doit encore gagner en diversité, en particulier pour le financement des entreprises, et les compétences spécialisées en structuration, en conformité et en audit charia demandent du temps pour se former.
La finance islamique est jusqu’ici surtout une finance de détail et d’épargne, et sa contribution au financement de l’investissement productif reste en deçà de son potentiel.
Les sukuk sont à cet égard un jalon important, mais ils ouvrent une nouvelle phase plus qu’ils ne referment la précédente.
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Quelles sont les priorités pour renforcer sa contribution au financement de l’économie ?
Je retiendrais quatre priorités. La première est de passer du financement des particuliers à celui des entreprises, avec des produits adaptés aux besoins d’investissement et d’exploitation, qu’il s’agisse de projets, de matériel ou du cycle commercial. Cela concerne notamment les PME, qui forment le tissu économique du pays.
La deuxième est de consolider le cadre institutionnel. Il faut harmoniser les pratiques de conformité charia entre les établissements, clarifier les traitements comptables et fiscaux et assurer la stabilité des règles, car ce sont des conditions de confiance pour les investisseurs comme pour les banques.
La troisième priorité est de nourrir le marché des capitaux. Cela suppose de poursuivre une politique d’émissions régulière, de développer les sukuk d’entreprises de manière progressive et de mobiliser les investisseurs institutionnels pour donner de la profondeur au marché.
La quatrième est l’investissement dans le capital humain. Il faut former des structureurs, des juristes, des analystes et des auditeurs, et sensibiliser le grand public. C’est un chantier de long terme, auquel les institutions de la profession, l’ABEF et l’UAR notamment, ainsi que les universités peuvent apporter leur concours.
Pris ensemble, ces chantiers permettront à la finance islamique de contribuer de manière plus durable à l’économie réelle.
T. A. L.





