Depuis Tindouf, l’Algérie franchit un cap décisif dans sa stratégie d’exportation vers l’Afrique de l’Ouest. Entre lancement de cargaisons vers la Mauritanie, zone franche à 83 % d’avancement et route transsaharienne en chantier, le Grand Sud algérien se réinvente en carrefour continental.
Par Sofiane Idiri
C’est depuis les confins du Grand Sud algérien qu’a retenti, vendredi dernier, un signal fort adressé à toute l’Afrique de l’Ouest. Le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations a officiellement lancé une opération d’exportation de 33 cargaisons de produits algériens à destination de la Mauritanie, depuis la wilaya de Tindouf, transformant pour l’occasion cette ville‑carrefour en vitrine de l’ambition commerciale nationale.
La cérémonie de lancement, supervisée par Abdeslam Djahnit, chargé de la gestion du Secrétariat général du ministère et représentant le ministre Kamel Rezig, s’est tenue en présence du wali de Tindouf, et d’une délégation de cadres ministériels.
Mais c’est la composition du parterre diplomatique qui a donné à l’événement toute sa dimension continentale : les ambassadeurs du Niger, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, de la Sierra‑Leone et du Burkina Faso étaient présents, aux côtés des chargés d’affaires de Guinée‑Bissau, du Sénégal, du Nigeria, de la Mauritanie et du Ghana, ainsi que de plusieurs députés du Parlement algérien.
Les cargaisons exportées reflètent la diversité croissante de la production nationale : matériaux de construction, denrées alimentaires, dattes, produits plastiques, produits pharmaceutiques et équipements électroménagers. Dix opérateurs économiques algériens ont participé à cette initiative, illustrant la montée en puissance des entreprises nationales dans leur capacité à conquérir les marchés régionaux.
Cette opération s’inscrit pleinement dans la stratégie du ministère visant à élargir la base des exportations hors hydrocarbures et à renforcer la présence du produit algérien sur les marchés africains, en s’appuyant notamment sur les postes frontaliers comme leviers d’intégration commerciale.
Le poste frontalier Chahid Mustapha Benboulaïd, à Tindouf, joue à cet égard un rôle stratégique central, comme l’ont rappelé les présentations faites aux ambassadeurs lors de la cérémonie.
En marge du lancement des exportations, une exposition des produits algériens destinés à l’exportation a été inaugurée sous le slogan évocateur : «Tindouf, porte d’exportation vers les pays d’Afrique de l’Ouest».
L’événement, qui se poursuit jusqu’au 27 avril, rassemble 104 entreprises algériennes issues des secteurs de la production et des services, ainsi que 45 entreprises artisanales, pour un total de près de 150 exposants. Une mobilisation inédite qui traduit l’élan d’une économie nationale en quête de nouveaux horizons.
La zone franche de Tindouf : 83 % d’avancement, une réception imminente
Derrière la symbolique de cette journée d’exportation se dessine un projet structurant d’une tout autre envergure. La zone franche de Tindouf, dont la réalisation avance à marche forcée, est appelée à devenir le cœur logistique de l’axe commercial algéro‑africain.
Ismail Chebid, directeur du projet, a livré vendredi dernier aux médias des chiffres encourageants : «Le taux d’avancement est de 83 %. La réception est prévue pour la fin du mois de mai prochain.» Un calendrier serré, mais tenu, qui témoigne de la volonté des pouvoirs publics d’accélérer la concrétisation de ce projet phare.
La zone franche se compose de deux entités complémentaires : une zone industrielle dotée de six centres de stockage de grande capacité, et une base de vie comprenant l’administration centrale et l’ensemble des services nécessaires au fonctionnement du site. Un dispositif pensé pour accueillir opérateurs algériens et partenaires étrangers dans des conditions optimales.
L’enjeu dépasse largement les frontières de la wilaya. L’Afrique de l’Ouest représente un marché de plus de 150 millions de consommateurs, en pleine croissance démographique et économique.
Pour l’Algérie, s’y positionner avant ses concurrents régionaux constitue un impératif stratégique. La zone franche de Tindouf, par sa localisation au carrefour des routes transsahariennes, ambitionne précisément d’incarner cette porte d’entrée vers le continent.
La route Tindouf–Zouerate : le chaînon qui accélérera l’intégration régionale
Une plateforme logistique sans voie d’accès n’est qu’une infrastructure à l’arrêt. C’est pourquoi le chantier de la route Tindouf–Zouerate constitue le projet jumeau indissociable de la zone franche, et l’un des axes prioritaires de la coopération algéro‑mauritanienne.
Long de plus de 800 kilomètres, cet axe routier reliera le sud‑ouest de l’Algérie au nord‑ouest de la Mauritanie, franchissant l’un des déserts les plus arides au monde. Le projet se déroule en deux phases : la première phase, portant sur un tronçon de 320 kilomètres, doit être réalisée en 30 mois ; la seconde phase, plus longue, est programmée sur 40 mois.
Lors de la 2ᵉ session du comité mixte algéro‑mauritanien, tenue à Nouakchott en février 2025, le ministre algérien des Travaux publics avait indiqué que le premier tronçon affichait alors un taux d’exécution de 20 %, insistant sur la nécessité d’accélérer les travaux. Un appel visiblement entendu, à en juger par la mobilisation diplomatique et logistique observée cette semaine à Tindouf.
Les perspectives économiques liées à cette infrastructure sont considérables. L’ambassadeur de Mauritanie en Algérie, présent lors de la cérémonie à Tindouf, a rappelé que la valeur des échanges commerciaux entre Alger et Nouakchott a atteint 500 millions de dollars en 2025, et a estimé que ce chiffre pourrait doubler pour atteindre un milliard de dollars dès la réception de la route. Un multiplicateur économique rare, qui justifie à lui seul l’urgence des travaux.
Une vision cohérente, une stratégie assumée
Zone franche, route transsaharienne, opérations d’exportation, expositions commerciales : les pièces du puzzle s’assemblent avec une cohérence croissante.
Les deux grands projets infrastructurels sont liés par une logique évidente : la zone franche sans la route resterait enclavée ; la route sans la zone franche manquerait d’une plateforme logistique structurée.
L’Algérie semble déterminée à les mener de front pour s’imposer comme la véritable porte d’entrée vers l’Afrique subsaharienne.
Tindouf, longtemps perçue comme une ville isolée aux confins du désert, est en passe de devenir l’un des nœuds les plus stratégiques de l’échiquier commercial africain. Le message adressé vendredi aux dix ambassades présentes était clair : l’Algérie est prête, et elle frappe à la porte de l’Afrique avec ses produits, ses routes et ses ambitions.
S. I.





