La wilaya de Tizi Ouzou renoue, ces derniers temps, avec la cueillette des plantes aromatiques, une activité nécessitant une régulation pour préserver ce patrimoine phyto-génétique, selon des responsables du Parc national du Djurdjura (PND).
Par Hakim O.
De l’ail triquètre à la menthe-pouliot, en passant par le thym sauvage, la lavande papillon, l’asperge verte ou l’origan, la cueillette bat son plein en cette période et se poursuit jusqu’à la fin du printemps. Une organisation rigoureuse de la récolte est donc nécessaire afin de préserver ces espèces, insistent les responsables cités par l’APS.
À Tizi Ouzou, les plantes aromatiques et médicinales occupent en effet une place centrale dans la culture locale. Utilisées traditionnellement en cuisine, en phytothérapie et dans les remèdes ancestraux, elles constituent un pilier du patrimoine immatériel régional.
Face à la surexploitation et à la dégradation des habitats naturels, leur préservation est devenue cruciale, nécessitant des mesures de conservation durable et la valorisation du savoir ethnobotanique local.
Des plantes à usages multiples
De leurs vertus thérapeutiques et médicinales à leur usage culinaire, en passant par leur utilisation ornementale, ces plantes contribuent au maintien des traditions et de la culture locales.
Sur le plan ethnobotanique, de nombreuses espèces — telles que la sauge, le thym, la lavande, le romarin ou la menthe — sont récoltées pour leurs propriétés thérapeutiques (antioxydantes, antibactériennes). Elles sont particulièrement utilisées contre les affections digestives et respiratoires, ainsi que pour soulager certaines douleurs (par exemple : infusion de mélisse ou cataplasme de feuilles).
Sur le plan culinaire, elles sont incontournables dans la cuisine kabyle, souvent récoltées à l’état sauvage. Des espèces comme le romarin (Amezzir) ou la menthe aromatisent les plats traditionnels. Le pistachier lentisque (Idhel) est, quant à lui, emblématique pour son huile et ses vertus cicatrisantes.
L’usage de ces plantes est profondément ancré dans le quotidien des populations rurales, où le savoir est majoritairement transmis par les femmes (environ 59 % des détenteurs de connaissances selon certaines enquêtes locales).
Un patrimoine à protéger
Ces plantes, aux vertus reconnues et d’une importance culturelle majeure, constituent un patrimoine d’autant plus précieux qu’il fait aujourd’hui l’objet d’une exploitation anarchique, voire d’une surexploitation préoccupante.
Le chef d’antenne du secteur de Tala Guilef du PND et conservateur général des forêts, Aziz Mehdi, cité par l’APS, a ainsi relevé que l’exploitation des ressources forestières ne doit pas se faire au détriment de la biodiversité.
«De nombreuses plantes protégées et endémiques sont actuellement victimes d’une exploitation anarchique et d’une commercialisation illicite, menaçant ce patrimoine fragile», a-t-il observé, appelant à protéger des espèces comme l’origan, la paronyque argentée, le laurier noble sauvage, la globulaire, la lavande officinale ou encore les trois espèces de thym.
Il a également insisté sur l’implication de l’ensemble des acteurs de la société afin que cette richesse naturelle devienne un véritable levier de développement durable, sans pour autant épuiser la ressource.
Quelles menaces concrètes ?
En quoi consistent ces pratiques et comment portent-elles atteinte à ce patrimoine régional ?
D’abord, la surexploitation : une demande accrue et des prélèvements incontrôlés menacent directement la biodiversité locale.
Ensuite, la déforestation et la pollution des écosystèmes fragilisent les espèces endémiques, compromettant leur régénération naturelle et l’équilibre écologique de la région.
H. O.
Mesures de protection prises par les autorités
1. Protection des habitats naturels
Classement d’aires protégées : le projet de classement du massif forestier d’Akfadou en aire protégée progresse, avec des consultations locales menées fin 2024 afin de concilier préservation de la biodiversité et développement territorial.
Lutte contre les incendies : la Conservation des forêts de Tizi-Ouzou a intensifié son plan de prévention (multiplication des points d’eau, surveillance accrue) pour protéger les écosystèmes où poussent les plantes aromatiques et médicinales (PAM), à la suite des pertes importantes enregistrées ces dernières années.
2. Restauration de la biodiversité
Campagnes de reboisement : des opérations d’envergure, notamment la plantation d’un million d’arbres, intègrent des espèces emblématiques (oliviers, entre autres) afin de restaurer les sols dégradés et renforcer la résilience écologique.
Pépinières spécialisées : le développement de structures locales dédiées à la reproduction des plantes aromatiques vise à réduire la cueillette sauvage non contrôlée dans les zones montagneuses.
3. Recherche et valorisation scientifique
Master « Biodiversité et écologie végétale » : l’Université de Tizi-Ouzou (UMMTO) forme des experts en gestion durable des ressources naturelles méditerranéennes, contribuant à structurer les compétences locales.
Numérisation du patrimoine : l’élaboration d’un réseau numérique répertoriant les plantes médicinales algériennes vise à sécuriser ces ressources, à documenter les savoirs traditionnels et à encadrer leur exploitation économique.
4. Encadrement de l’exploitation
Lutte contre le marché informel : des actions de sensibilisation sont menées auprès des cueilleurs — notamment dans des zones comme Tala Guilef — afin de promouvoir des méthodes de récolte respectueuses des cycles de régénération des plantes.
Propriété intellectuelle : l’Algérie renforce son cadre juridique pour protéger les savoirs traditionnels liés aux plantes contre les pratiques de biopiraterie et garantir une valorisation équitable de ce patrimoine.
Les espèces de plantes les plus emblématiques de la région
1. Le pistachier lentisque (Idhel / Iḍel)
C’est sans doute l’arbuste le plus emblématique de la biodiversité locale. Son huile, extraite artisanalement par les femmes, est considérée comme un remède « miracle », utilisé pour traiter les brûlures, les cicatrices et certains problèmes respiratoires.
2. Le romarin (Amezzir)
Très répandu dans le maquis kabyle, il est indissociable de l’identité florale de la wilaya. Utilisé en infusion contre les affections hépatiques et pour stimuler la mémoire, il aromatise également les viandes et certains plats de fête. Il symbolise la résilience de la végétation méditerranéenne face aux incendies récurrents dans la région.
3. L’olivier (Azemmur)
Bien qu’il s’agisse d’un arbre cultivé, il demeure l’emblème absolu de la Kabylie. Tizi-Ouzou figure parmi les premiers producteurs d’huile d’olive en Algérie. L’olivier occupe une place centrale dans les rituels sociaux — notamment la cueillette — ainsi que dans l’alimentation de base. L’oléastre (Aẓebbuj) est également très présent et sert fréquemment de porte-greffe.
4. Le thym (Z’itra / Thizizwith)
Antiseptique naturel par excellence, il est largement utilisé pour soigner les maux de gorge et les rhumes fréquents dans les villages de haute altitude.
5. La menthe pouliot (Fliou)
Plante sauvage poussant près des sources et des oueds. Indispensable à la préparation de certaines soupes traditionnelles (Thivahvilt), elle est également employée pour soulager les migraines.







