C’est l’une des histoires industrielles les plus discrètes et pourtant les plus significatives de la présence algérienne en Europe. Depuis le 1er décembre 2018, Sonatrach Spa, le géant pétrolier public algérien, contrôle à travers plusieurs filiales la raffinerie d’Augusta, en Sicile. Sept ans plus tard, le bilan que dresse Rosario Pistorio, administrateur délégué de Sonatrach Raffineria Italiana (SRI) au micro de la chaine SiracusaNews, témoigne d’une transformation profonde, portée par une vision stratégique qui dépasse largement les frontières de l’île.
Par K. Boukhalfa
Lorsque Sonatrach prend le contrôle du site après l’ère ExxonMobil, l’entreprise hérite d’une structure morcelée : paie externalisée en Asie, comptabilité délocalisée en Europe de l’Est, informatique centralisée hors d’Italie. Le chantier de reconstruction est immédiat et méthodique. «Nous avons bâti une organisation indépendante», explique Pistorio.
Aujourd’hui, SRI emploie environ 760 personnes, dont plus de 340 recrutées au cours des sept dernières années, souvent des talents locaux de retour en Sicile après des expériences à Milan ou dans d’autres grandes villes italiennes.
Le conseil d’administration, renouvelé le 10 février dernier, illustre la gouvernance algérienne du site : le président Miloud Amara a été reconduit aux côtés de Pistorio, seul représentant italien, tandis que quatre nouveaux administrateurs algériens rejoignent l’instance. Une visite des installations d’Augusta et des dépôts italiens est prévue entre mars et fin avril.
Pour l’économie algérienne, SRI représente bien plus qu’un actif industriel à l’étranger. La raffinerie d’Augusta constitue un levier commercial de premier ordre.
L’Algérie est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Italie dans la zone MENA, portée par les livraisons de gaz via le gazoduc Transmed, mais aussi par les échanges directs avec la raffinerie sicilienne.
Chaque année, SRI fournit à l’Algérie environ un demi-million de tonnes de bitume — indispensable aux chantiers d’un pays en pleine expansion infrastructurelle — ainsi que du gazole. Une chaîne de valeur qui bénéficie directement au développement national.
Plus largement, la raffinerie génère près de deux milliards d’euros d’exportations annuelles vers des pays hors Union européenne, confirmant le rôle de la Sicile comme carrefour énergétique en Méditerranée.
«Notre position géographique est un avantage concurrentiel», souligne Pistorio. «Nous sommes au centre des échanges commerciaux et face à des marchés émergents».
SRI se distingue également par une spécificité rare sur le marché européen : elle est l’une des dernières raffineries en Italie à produire des bases pour huiles lubrifiantes, des paraffines et des produits de spécialité distribués dans le monde entier.
À titre d’exemple, un fabricant de bougies basé en province de Turin — fournisseur officiel du palais de Buckingham — intègre dans ses produits de la paraffine produite à Augusta. Une anecdote qui illustre l’étendue insoupçonnée des débouchés commerciaux du site.
Les défis de la prochaine décennie
Si le bilan est positif, Pistorio ne minimise pas les défis à venir. La compétitivité énergétique européenne constitue la principale épée de Damoclès. Le coût du gaz en Europe reste jusqu’à trois fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis, et les entreprises énergivores comme les raffineries en subissent de plein fouet les conséquences.
À cela s’ajoute le poids des quotas carbone, pouvant représenter entre 50 et 100 millions d’euros par an pour un site de cette taille.
Face à ce constat, SRI et ses partenaires au sein de Confindustria plaident pour une réforme du mécanisme de taxation du CO₂, afin qu’une partie des recettes puisse être réinvestie localement dans des projets de décarbonation, à l’image du modèle incitatif américain mis en place par l’Inflation Reduction Act.
Au-delà des chiffres, c’est peut-être le modèle de gestion algéro-italien qui mérite d’être mis en lumière. En confiant à une équipe locale la direction opérationnelle tout en s’appuyant sur l’expertise et les ressources de la maison mère algérienne, Sonatrach a su construire une entreprise ancrée dans son territoire, ouverte sur les marchés internationaux et résiliente face aux crises — comme l’a démontré la pandémie de Covid-19, durant laquelle l’approvisionnement énergétique n’a jamais été interrompu.
«Je crois au travail d’équipe», conclut Pistorio. «Lorsque les institutions, les entreprises et les syndicats collaborent, le territoire prospère».
Un message qui résonne au-delà de la Sicile et qui illustre ce que peut produire, à l’échelle internationale, l’ambition industrielle algérienne.
K. B.







