Le 4 avril dernier, Alger a accueilli TRIK TALK 2026, un événement placé sous le parrainage du ministère de l’Intérieur et des Transports, réunissant décideurs, experts et acteurs de terrain autour de la mobilité, la logistique, la sécurité routière et la gestion des flux. Parmi les voix les plus attendues de cette journée, celle de Hakim Soufi, expert engagé en mobilité et sécurité routière, qui a livré une intervention aussi rigoureuse que percutante sous le thème : « Technologie & Mobilité : construire des routes plus intelligentes et plus sûres ».
Par Sofiane Idiri
Avant de parler de capteurs, d’intelligence artificielle ou de signalisation connectée, Hakim Soufi a choisi d’attaquer la question là où elle fait le plus mal : le portefeuille. Et les chiffres qu’il mobilise sont implacables. Selon la Banque mondiale, citée par Hakim Soufi dans son intervention, les accidents de la route peuvent engloutir « jusqu’à 5 % du PIB national d’un pays».
Une saignée silencieuse, structurelle, qui n’apparaît sur aucun tableau de bord gouvernemental mais qui pèse, année après année, sur les systèmes de santé, les compagnies d’assurance, la productivité des entreprises et la cohésion sociale.
La leçon est simple mais souvent ignorée : la sécurité routière n’est pas un poste de dépense, c’est un investissement à rendement élevé. Comme le démontre Hakim Soufi, « réduire le coût des accidents de seulement 10 % représente des centaines de millions de dollars économisés chaque année ».
Une fraction du budget nécessaire pour déployer des technologies intelligentes sur les routes suffirait à générer des économies considérables sans même comptabiliser la valeur inestimable des vies préservées.
3 838 morts. 26 976 accidents. Une urgence nationale.
Les chiffres que mobilise Hakim Soufi pour contextualiser la situation algérienne sont brutaux dans leur précision. En 2025, selon la « Délégation Nationale à la Sécurité Routière (DNSR) », citée dans son intervention, « 3 838 personnes ont perdu la vie sur les routes algériennes », pour « 26 976 accidents corporels enregistrés sur l’ensemble du territoire national », d’après la DNSR.
À l’échelle mondiale, l’OMS recense, comme le rappelle Hakim Soufi, « 1,19 million de décès » routiers par an, soit « un mort toutes les 26 secondes ». Les accidents de la route constituent, selon cette même source, « la première cause de mortalité chez les jeunes de 5 à 29 ans dans le monde ».
Ces chiffres ne sont pas que des statistiques. Ils représentent des familles dévastées, des trajectoires interrompues, une jeunesse algérienne décimée sur des routes qui auraient pu être plus sûres. Et derrière chaque accident, un coût économique direct : soins médicaux, invalidités, pertes de productivité, procédures judiciaires, indemnisations.
Mais ce qui rend l’analyse de Hakim Soufi particulièrement percutante, c’est la donnée qu’il place au cœur du problème : « 96,36 % des accidents sont imputables au facteur humain : excès de vitesse, dépassements dangereux, non‑respect du code de la route ».
Ce chiffre vertigineux n’est pas un aveu d’impuissance. C’est, au contraire, une invitation à agir avec les bons outils. Car si le facteur humain est la cause quasi exclusive des accidents, alors les technologies capables de corriger, anticiper ou neutraliser les comportements à risque deviennent une réponse directe et mesurable à ce problème.
Six innovations, une révolution silencieuse
C’est là que l’intervention de Hakim Soufi prend toute son ampleur. Il ne se contente pas d’un diagnostic, il propose un arsenal technologique concret, articulé autour de six innovations majeures.
Les feux intelligents constituent le premier levier. À Pittsburgh en 2012, le système SURTRAC piloté par IA a réduit « de 40 % les temps d’attente aux intersections », « les émissions de CO₂ de 21 % » et économisé « 4 200 heures de carburant par jour ». Hakim Soufi pose la question : Alger compte « plus de 1 200 intersections à feux » ; une optimisation partielle de 30 % représenterait « 800 000 heures perdues récupérées chaque année ».
L’éclairage intelligent constitue le second axe. En Norvège, des routes s’éclairent uniquement au passage des véhicules, générant « jusqu’à 60 % d’économie d’énergie », explique la même source. Quand on sait que « 40 % des accidents mortels surviennent la nuit » alors que le trafic nocturne est pourtant plus faible.
La boîte noire automobile (EDR) représente le troisième pilier. Adoptée par « plus de 30 pays » et obligatoire dans l’Union européenne depuis juillet 2024, elle enregistre vitesse, port de ceinture, activation des airbags et angle de braquage. Hakim Soufi résume son utilité en une formule : « l’EDR est le témoin silencieux de chaque accident. Il ne ment pas, ne se trompe pas, il enregistre ».
Le système eCall est le quatrième outil. Ce SOS embarqué réduit le délai d’intervention des secours de « 50 % en zone urbaine » et de « 40 % en zone rurale ». La Commission européenne estime qu’il pourrait sauver « jusqu’à 2 500 vies par an en Europe ». « Chaque minute gagnée après un accident augmente significativement les chances de survie », affirme Hakim Soufi.
Les radars de nouvelle génération constituent le cinquième levier. Avec « 95 % de précision de détection » et un effet dissuasif qui « multiplie par 3 le respect des limitations de vitesse », ils ont permis aux pays déployeurs de réduire leur mortalité routière de « 20 à 30 % en moins de 3 ans » – Australie, Royaume‑Uni, France en tête, explique‑t‑il.
La donnée routière, nouveau pétrole algérien
Derrière chacune de ces innovations, Hakim Soufi identifie une ressource commune et stratégique : la donnée. « La donnée routière est le pétrole du 21e siècle », affirme‑t‑il. « Les nations qui maîtrisent leurs données routières maîtrisent leur sécurité, leur économie et leur souveraineté technologique ».
«Plus de 50 milliards d’objets connectés seront intégrés aux infrastructures de transport mondiales ». Hakim Soufi : les pays qui agissent maintenant captureront cette valeur, les autres la subiront.
C’est dans ce cadre que Hakim Soufi présente Bridge Assist, qu’il qualifie non pas de simple prestataire mais de « l’embryon d’une infrastructure algérienne d’assistance routière ».
Avec « 100 000 interventions analysées par an », la structure est capable de cartographier zones noires, horaires à risque et comportements dangereux, une matière première aujourd’hui inexploitée à l’échelle nationale, continue Hakim Soufi.
Son objectif : atteindre tout point du territoire national « en moins de 30 minutes », contre une moyenne nationale actuelle qui « dépasse 60 minutes », explique l’expert. « Chaque minute gagnée est une vie potentiellement sauvée et ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité médicale », conclut Hakim Soufi.
Le moment de décider
Au final, ce que Hakim Soufi est venu porter à TRIK TALK 2026, c’est bien plus qu’un exposé technologique. C’est un appel à la décision. L’Algérie dispose, selon lui, de tout ce qu’il faut : « un marché de plus de 45 millions d’habitants, un réseau routier en expansion, un réseau 4G couvrant 90 % du territoire » et des acteurs locaux opérationnels.
Les modèles internationaux montrent un retour sur investissement positif « en 2 à 3 ans ». « Il ne manque qu’une chose : la décision de structurer cet écosystème », explique‑t‑il.
La route algérienne n’est pas condamnée à tuer. Elle attend, simplement, qu’on décide de la rendre intelligente.
S. I.
Le coût économique invisible :
Selon la Banque mondiale, citée par Hakim Soufi lors de TRIK TALK 2026, les accidents de la route peuvent engloutir « jusqu’à 5 % du PIB national ». Une hémorragie silencieuse qui pèse directement sur les systèmes de santé, les assurances et la productivité nationale. Réduire ce coût de 10 % représente des centaines de millions de dollars économisés chaque année.
ALGÉRIE : Un bilan humain alarmant
Hakim Soufi rappelle, données DNSR à l’appui, qu’en 2025 l’Algérie a enregistré « 3 838 décès » et « 26 976 accidents corporels » sur son territoire. Plus accablant encore : « 96,36 % de ces accidents sont imputables au facteur humain » – vitesse, dépassements dangereux, non‑respect du code de la route.RÉVOLUTION MONDIALE — Un marché de 54 milliards de dollars
Hakim Soufi le souligne avec force : le marché mondial des routes intelligentes atteindra « 54 milliards de dollars en 2030 ». L’Union européenne a déjà réduit ses décès routiers de « 26 % en dix ans » grâce aux technologies embarquées. Les nations qui investissent aujourd’hui captureront cette valeur demain.ALGÉRIE : La règle d’or des 30 minutes
Selon Hakim Soufi, « chaque accident non pris en charge dans les 30 premières minutes multiplie par 3 le risque de décès ». Or la moyenne nationale actuelle « dépasse 60 minutes ». Chaque minute perdue est une vie en danger.







