2e partie et fin
Entretien réalisée par Sofiane Idiri
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Quelles étaient les principales sources de revenus du FLN et du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) durant la guerre ?
Nous allons procéder par ordre chronologique. Tout d’abord, avant 1956, c’est-à-dire avant le Congrès de la Soummam, les wilayas disposaient d’une large autonomie. Elles étaient libres de gérer la guerre sous tous ses aspects : financier, politique et militaire.
À cette époque, il n’existait ni gouvernement provisoire, ni organe exécutif centralisé. Seule une délégation extérieure du FLN commençait à s’organiser. Ses débuts furent difficiles : elle cherchait avant tout à obtenir le soutien de l’opinion publique internationale, tout en essayant d’acquérir des armes et de les acheminer clandestinement vers l’Algérie par différents moyens.
Sur le plan intérieur, les chefs de wilayas devaient eux-mêmes trouver des sources de financement, chacun étant libre d’agir selon les moyens disponibles dans sa région.
Les fonds provenaient de plusieurs canaux : Les cotisations populaires : Dans toutes les régions où le FLN parvenait à s’implanter, il instaurait un système de cotisations mensuelles obligatoires payées par les habitants. Un règlement précis encadrait ce mécanisme. Ces contributions étaient collectées par un groupe local de cinq personnes, appelé l’assemblée du peuple, puis remises au commissaire politique de la zone.
Les taxes et amendes : Le FLN imposait parfois des taxes exceptionnelles ou des amendes à certaines personnes, notamment en cas de sanctions disciplinaires ou de comportements jugés contraires à la Révolution. Les dons volontaires : De nombreuses familles aisées ou notables locaux offraient volontairement un soutien financier ou matériel au FLN.
Certaines personnalités politiques non encore intégrées au mouvement participaient également au financement. Par exemple, Ferhat Abbas avant de rejoindre officiellement le FLN — fut contacté par Abbane Ramdane en 1955. Il apporta alors un soutien discret à la Révolution, en fournissant de l’argent, des médicaments et d’autres aides logistiques. D’autres figures connues agirent de la même manière.
Le butin de guerre : L’Armée de Libération Nationale (ALN) récupérait sur les champs de bataille de l’argent, des armes et divers matériels appartenant à l’ennemi. Tout ce qui était saisi était recensé et intégré aux caisses du FLN. Ces différentes sources ont permis d’assurer les besoins de la Révolution pendant les premières années, et certaines ont perduré après le Congrès de la Soummam.
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Comment les contributions des travailleurs algériens en France ont-elles été collectées et acheminées pour financer la Révolution ?
Il faut s’arrêter un moment sur ce point, car les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 80 % du financement de la Révolution algérienne provenait de l’immigration algérienne en France. À cette époque, on comptait environ 350 000 travailleurs algériens installés sur le territoire français.
Dans les premières années, le principal défi fut d’encadrer ces travailleurs, en raison de la rivalité entre deux organisations politiques : le Front de Libération Nationale FLN et le Mouvement National Algérien MNA.
Le MNA, bien qu’opposé à la colonisation française, contestait la lé- gitimité du FLN et cherchait à prendre le contrôle de la communauté algérienne en France. Mais, après deux année, après une lutte d’influence intense, c’est le FLN qui parvint à s’imposer et à prendre le contrôle quasi-total de l’immigration algérienne.
Dès lors, les travailleurs algériens commencèrent à verser des cotisations mensuelles au profit de la Révolution. Chaque mois, des agents du FLN passaient dans les quartiers ouvriers pour collecter ces cotisations, qui étaient ensuite acheminées, à travers la hiérarchie, jusqu’à la Fédération du FLN de France, dirigée à partir de 1957 par Omar Boudaoud.
Cette Fédération s’est révélée d’une efficacité remarquable, au point qu’elle a dû, pour des raisons de sécurité, transférer son siège en Allemagne en 1958.
Malgré la surveillance et les tentatives d’infiltration des autorités françaises, la Fédération parvint à maintenir ses réseaux et ses opérations La question cruciale, à cette époque, était de savoir comment transférer ces fonds souvent considérables hors de France, vers les structures extérieures du FLN et du GPRA.
La solution adoptée fut d’acheminer les fonds vers des comptes bancaires du FLN et du GPRA en Suisse. De là, il devenait plus facile de transférer les sommes vers l’Italie, puis vers la Tunisie et l’Égypte, où se trouvaient les principales bases politiques et diplomatiques de la Révolution.
Ce transfert clandestin était rendu possible grâce au réseau Francis Jeanson, du nom du philosophe et militant français qui soutenait activement la cause algérienne. Jeanson mit sur pied un réseau de solidarité connu sous le nom de « porteurs de valises ».
Cette expression désigne les militants français, hommes et femmes, journalistes, écrivains, intellectuels, enseignants, qui transportaient des valises pleines d’argent collecté en France par le FLN. Le système était bien organisé : à chaque fois que le FLN avait besoin de transférer des fonds vers la Suisse, Francis Jeanson consultait sa liste de volontaires, en choisissait un, puis lui confiait la valise.
Les transferts se faisaient de manière discrète et ingénieuse. Par exemple, un couple français avec ses enfants pouvait quitter Paris pour des vacances en Suisse, sans éveiller le moindre soupçon à la frontière. C’est ainsi que, pendant plusieurs années, d’importantes sommes d’argent ont pu être acheminées en toute discrétion vers la Suisse, puis vers le GPRA.
Ce réseau fonctionna jusqu’à sa découverte par les autorités françaises en 1960, ce qui donna lieu à un procès retentissant, connu sous le nom de « procès des porteurs de valises ».
Ce fut un choc pour l’opinion publique française, qui découvrit que des citoyens français avaient soutenu concrètement la Révolution algérienne, parfois au péril de leur liberté. Il faut également ajouter que certaines wilayas ne se contentaient pas d’attendre un financement en provenance du GPRA.
En effet, elles recevaient directement des contributions des travailleurs algériens établis en France. Cela signifie que de nombreux émigrés préféraient verser leurs cotisations directement à leur wilaya, notamment à la wilaya III, lorsqu’ils revenaient passer leurs vacances en Algérie.
Parfois, ces travailleurs envoyaient même des mandats à leurs familles, chargées ensuite de remettre l’argent aux représentants du FLN. Bien sûr, ces montants restaient modestes comparés aux sommes colossales collectées par la Fédération du FLN en France, mais ils témoignaient d’un engagement profond et d’un patriotisme exemplaire de la part de ces travailleurs.
L’argent ainsi collecté était directement versé aux caisses du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), puis géré par le Ministère des Affaires économiques et financières, dirigé par Ahmed Francis.
- Quels rôles ont joué les pays alliés arabes, africains ou socialistes dans le soutien financier et logistique à la cause algérienne ?
Effectivement, il y a eu un soutien considérable de la part des pays arabes, africains, asiatiques, et même de certains pays européens amis. Ce soutien s’explique avant tout par la justesse de la cause algérienne. Nous n’avions, par exemple, aucun lien particulier avec des pays comme la Pologne ou la Bulgarie, ni sur le plan de la langue, ni de la religion, ni de la culture ou de l’histoire. Pourtant, des États de l’Est comme la Yougoslavie et la Pologne ont soutenu la Révolution algérienne, tout simplement parce qu’ils reconnaissaient la légitimité de notre combat pour l’indépendance.
Dès le déclenchement de la guerre, la délégation extérieure du FLN a déployé d’énormes efforts diplomatiques pour trouver des alliés et expliquer au monde entier que notre guerre était juste. Ce travail patient a permis d’obtenir un soutien international de plus en plus large. Du côté des pays arabes, musulmans et africains, ce soutien allait de soi : nous partagions la même histoire coloniale et les mêmes aspirations à la liberté.
Cependant, le degré de soutien variait d’un pays à l’autre. Il était tout à fait naturel que la Tunisie, par exemple, apporte une aide plus importante qu’un autre pays non pas en raison de ses moyens, mais parce que nos deux peuples partageaient une histoire commune et une proximité géographique.
Ce soutien pouvait prendre plusieurs formes : Financière, à travers des contributions directes de chefs d’État et de gouvernements amis. Militaire, comme l’ont fait l’Égypte, la Libye, l’Irak ou l’Arabie saoudite. Politique et diplomatique, notamment en délivrant des passeports aux responsables du FLN, en accueillant des délégations algériennes ou en soutenant la cause algérienne lors des grands forums internationaux. À côté de ce soutien officiel, il y a eu un soutien populaire immense.
Dans plusieurs pays, des collectes de dons étaient organisées pour aider la Révolution. Des événements culturels et politiques permettaient de faire connaître la cause algérienne, de mobiliser les opinions publiques et de rassembler des fonds ensuite lés acheminés vers le FLN et le GPRA.
- Enfin, quels enseignements peut-on tirer de cette organisation financière du FLN durant la guerre de libération ?
Ce n’est pas un hasard si l’on dit souvent que « l’argent est le nerf de la guerre ». L’exemple de la Révolution algérienne en est la parfaite illustration. La guerre de libération a triomphé non seulement grâce au courage des combattants, mais aussi parce qu’il y avait derrière eux une organisation financière solide et rigoureuse. Le FLN a su trouver les ressources nécessaires pour tenir dans la durée.
Il faut se rappeler que personne ne savait combien de temps allait durer la guerre. Pourtant, jamais la Révolution ne s’est arrêtée faute de moyens. Même si la lutte avait continué au-delà de 1962, le FLN aurait pu poursuivre le combat, tant le système financier mis en place était efficace. Cette manne financière provenait de l’émigration algérienne en France, mais aussi des pays amis et alliés.
C’est grâce à cette organisation exemplaire, fondée sur la solidarité, la discipline et la confiance, que le peuple algérien a tenu bon et a finalement atteint son objectif suprême : la libération et l’indé- pendance de l’Algérie.
S. I.

