Sur les dix-huit risques majeurs identifiés et classés comme tels par la législation algérienne, les inondations tiennent la troisième place. En effet, dans le corps de la loi n° 24-04 du 26 février 2024 portant les règles de prévention, d’intervention et de réduction des risques de catastrophes dans le cadre du développement durable, les risques d’inondation sont classés juste après les risques sismiques et les risques géologiques.
Par Amar Naït Messaoud
Si la législation nationale a conféré autant d’importance à ce risque, c’est que le phénomène lui-même commence à prendre des proportions dangereuses depuis que les changements climatiques se sont signalés comme une réalité tangible sur le terrain, confirmé par les données scientifiques relative au réchauffement du climat à l’échelle de la planète.
Lors de la journée d’étude organisée la semaine passée à Alger par le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie, en coordination avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), sur le thème de «la prévention des inondations dans le contexte de l’adaptation aux changements climatiques», il a été mis l’accent sur «le renforcement de la prévention des inondations dans le cadre de l’adaptation aux changements climatiques, selon une approche scientifique et réaliste, reposant sur la planification et la complémentarité institutionnelle».
Il est évident et naturel que le volet de la prévention, pour l’ensembles des risques et aléas pouvant constituer un danger sur les personnes ou leurs bien et sur l’ensemble de la collectivité nationale, prenne la place de choix dans la stratégie de protection des populations, bien avant le volet d’intervention pour sauver des vies humaines et des biens.
Mais, pour les deux segments de la gestion des risques-prévention et intervention-, la concertation et la coordination intersectorielle demeure le moteur de la stratégie. Collectivités locales, services techniques avec leurs différents corps, bureaux d’études, université, société civile, sont appelés à unir leurs efforts pour prévenir le phénomène d’inondation et intervenir efficacement en cas de sa survenance.
La fréquence de la survenue des inondations commence à prendre des proportions importantes Cette donnée statistiquement établie fait partie justement de ce que porte le vocable de «changements climatiques» comme perturbations atmosphériques issues de l’effet de serre, lui-même généré par les émanations des gaz à effet de serre (GES) dégagés par la consommation industrielle et domestiques des énergies fossiles.
La manifestation directe de ces changements, laquelle impacte lourdement la vie des populations, se signale d’abord par l’élévation des température moyenne dans l’année et l’extension de la période sèche au-delà de ses limites habituelles ; ensuite, elle se signale par la perturbation du cycle des pluies et la diminution des précipitations annuelles.
Il arrive, à une fréquence qui devient inquiétante, que le peu de pluie qui tombe dans l’année soit concentré dans deux ou trois épisodes de fortes précipitations.
La hauteur d’eau (en mm) qui tombe sur un mètre carré du sol en l’espace d’une heure risque de ne pas avoir le temps de s’infiltrer dans le sol ou ruisseler dans les talwegs.
L’eau commence alors à stagner, puis à monter de niveau jusqu’à s’étendre aux champs agricoles, aux rues et boulevards, voire aux habitations. Cette montée dangereuse des eaux est appelée inondation.
Le poids de l’érosion des terres
Cependant, il y a lieu de préciser que le déficit d’infiltration des eaux et sa vitesse de circulation ne dépendent pas uniquement de l’équation volume des précipitation/temps. Il dépend également d’un facteur de poids, celui de la nature et de la qualité du sol, ainsi que du facteur de pente. Les terrains nus, ayant subi la déforestation ou le surpâturage, soumis à des pratiques culturales inadaptées, non seulement manquent d’infiltration, mais leur matière, le sol, est entraînée avec les flots d’eau, constituant des masses de boue en mouvement, se déversant sur les quartiers et les boulevards des villes.
Ces phénomènes d’érosion sont aussi fort connus sur les montagnes de l’Atlas tellien en raison des incendies qui ont affecté les massifs forestiers. À cela s’ajoute l’anarchie urbanistique dont pâtissent un certain nombre de ville qui ont vue des constructions illicites se multiplier au point de perturber le cours naturel des eaux de pluie.
L’eau, souvent boueuse, bloquée par un tas de construction sans séparation ni système d’évacuation, finit par stagner, puis prendre de la hauteur et prendre un autre cours qui n’est pas prévu.
Les flots ocres, transportant même des déchets urbains (plastiques, carton, bidons, bouteilles…), s’avancent vers les quartiers habités, les marchés, les magasins, causant des dégâts matériels et parfois humains.
Les gravats, ordures ménagères et déchets industriels garnissant les routes, trottoirs, caniveaux et places publiques d’un grand nombre de villes du pays, -outre les risques sanitaires, les désagréments visuels et les nuisances olfactives qu’ils génèrent-, deviennent le moyen idéal de dérèglement du régime des eaux pluviales dans la ville, en bouchant les canaux et déviant les flux, jusqu’à causer des montées impressionnantes de niveau des eaux dans les quartiers habités.
Comme il a été signalé précédemment, le phénomène qui a grandement contribué à l’aggravation des inondations des zones habitées et des terrains agricoles, c’est indubitablement la dénudation des versants de montagne suite aux incendies de forêts ou autres formes de déboisement (défrichements). Certains endroits sont là, assez parlants, pour servir d’exemples servant à illustrer de telles situations.
La route nationale n°01 au niveau de la Chiffa, actuellement devenue autoroute sur Médéa, voit, chaque hiver, ses talus dénudés dégouliner sous forme de boue en nappe, couvrant la chaussée goudronnée au point de faire obstacle à la circulation.
Et c’est ainsi que cette route stratégique- constituant le premier segment de la Transsaharienne- a été, au début des années 2000, plusieurs fois fermée à la circulation, obligeant les véhicules à contourner la montagne de Tamesguida et passer par Boumedfaâ et Oued Djerr.
Il y a lieu d’insister que l’érosion des terres constitue un facteur aggravant dans le phénomène des inondations, et ce, à deux niveaux : les eaux dévalant des monts ne trouvent aucun système de régulation sur le sol (des arbres qui auraient pu casser la vitesse de l’eau et répartir le flux de façon réticulée, tout en assurant un bon équilibre entre le ruissellement et l’infiltration).
Ensuite, la masse de pluie tombant sur des terrains nus en pente, particulièrement lors des orages de fin d’été et de début d’automne, connus en climat méditerranéen bien avant les actuels changements planétaires, arrache des matériaux solides (limons, marnes, sables, cailloux, pierres…) qui déboulent le long des versants pour envahir des villages, des villes, des routes nationales, des pistes.
La prévention par le traitement à la source
La loi sur les règles de prévention, d’intervention et de réduction des risques de catastrophes, promulguée en 2024, dispose, en son article 4 : «La prévention, l’intervention, la réduction des risques de catastrophes et le renforcement de la capacité à la résilience, sont une priorité nationale».
Il est précisé que les règles de prévention, d’intervention et de réduction des risques de catastrophes doivent avoir pour fondement cinq principes, à savoir, le principe de précaution et de prudence, la concomitance (interactions et l’aggravation des risques du fait de leur survenance de façon concomitante), l’action préventive et de correction par priorité à la source, la participation (chaque citoyen doit avoir le droit d’accès à la connaissance des risques et des aléas auxquels il est exposé, aux informations relatives aux facteurs de vulnérabilité s’y rapportant, ainsi qu’à l’ensemble du dispositif y afférent), et enfin, le principe d’intégration des techniques nouvelles.
À la lumière des principales raisons qui sont à l’origine du phénomène des inondations, l’on peut se référer au troisième principe que loi institue en la matière, à savoir l’action préventive et de correction par priorité à la source. Atténuer, juguler ou, idéalement, arrêter le phénomène à la source signifie au moins deux choses.
Traiter les zones de montagnes et les bassins versants surplombant les villes selon les règles de restauration des terres de montagne (RTM), par les travaux de plantation et de génie rural, et de la lutte contre l’érosion, et lancer un chantier d’assainissement de l’urbanisme au niveau des villes où il le diagnostic établit une relation intime, de cause à effet, entre la typologie de construction et d’organisation des villes, d’une part, et la survenance du phénomène des inondations d’autre part.
Incontestablement, la réduction des risques d’inondations repose sur les gouvernances territoriale et locale, dans la perspective d’une stratégie nationale d’aménagement du territoire.
A.N.M.







