Il est des absences qui, au lieu de s’estomper, finissent par occuper tout l’espace. Voilà un an, jour pour jour, le 2 avril 2025, que la silhouette d’Omar Aktouf s’est retirée de la scène, laissant le monde de la pensée économique orphelin d’un géant. Pour les lecteurs d’Eco Times, il était l’éditorialiste de la lucidité, celui dont la plume ne tremblait jamais. Pour moi, qui ai eu le privilège de partager ses doutes, ses fulgurances et d’accueillir ses réflexions dans nos colonnes, il était ce compagnon de route dont la parole, comme un vin de garde, se bonifiait de vérité et de courage.
Par Lyazid Khaber
Omar n’était pas un économiste de salon, et nos échanges de rédaction en témoignaient. Professeur titulaire à HEC Montréal et figure de proue mondiale du «management humaniste», il a consacré sa carrière à déconstruire les fondements d’un néolibéralisme qu’il jugeait prédateur.
Je me souviens de sa rigueur quasi incandescente lorsqu’il m’appelait pour fustiger la complaisance de certains décideurs ou le mimétisme stérile de certains experts.
À travers ses ouvrages majeurs, tels que «Le management entre tradition et renouvellement» ou le prophétique «La stratégie de l’autruche», il a plaidé pour une réconciliation entre l’efficacité et la dignité humaine.
Pour lui, et il me le répétait avec une insistance presque paternelle, l’entreprise ne devait jamais être une froide machine comptable, mais un écosystème social dont la survie dépendait de l’éthique.
Le trait d’union entre trois continents
Malgré sa consécration internationale jusqu’aux plus hautes chaires canadiennes, Omar n’a jamais délaissé ses racines algériennes. Il portait le destin du pays comme un tourment personnel.
Dans nos échanges préparatoires pour ses contributions à Eco Times, il exhortait sans relâche à sortir du «gâchis» de la rente. Il était ce conseiller critique, parfois sévère car viscéralement attaché à sa terre, refusant de voir l’Algérie s’égarer dans des modèles de gestion importés et inadaptés.
Mais son aura dépassait largement l’axe Alger-Montréal. Sa pensée hétérodoxe a trouvé un écho exceptionnel en Amérique du Sud, où il était une référence incontournable. Du Brésil à la Colombie, il était régulièrement sollicité pour penser un management « décolonisé ».
Son influence dans ces pays, qui partagent avec l’Algérie les défis du Sud global, témoignait de l’universalité de son combat, à savoir celui d’une économie au service de la vie.
L’homme derrière le professeur
Ce qui nous manque le plus aujourd’hui, au-delà du chercheur d’exception, c’est l’homme d’une culture encyclopédique et d’une générosité intellectuelle rare. Il possédait l’élégance de rendre la complexité limpide, sans jamais sacrifier sa part d’indignation.
Son passage comme formateur à l’ESAA a marqué des générations de cadres algériens, mais pour moi, il restera ce complice intellectuel au regard malicieux qui ne transigeait jamais avec la vérité. Un an plus tard, ses avertissements sur le court-termisme financier résonnent avec une actualité saisissante.
Il nous laisse en guise de testament cette réflexion qu’il m’avait confiée avec une force particulière pour l’une de ses dernières parutions :
«Le management n’est pas une fin en soi, c’est un outil au service du bien commun. L’Algérie ne pourra se redresser durablement qu’en remplaçant la logique du profit aveugle par une gestion de la connaissance et de la solidarité. »
Adieu l’ami, adieu le Professeur. Ton œuvre demeure notre boussole au sein de cette rédaction, et ton courage intellectuel, notre exigence quotidienne. Ton souvenir ne s’est pas figé ; il continue de nous bousculer à chaque page que nous imprimons.
L. K.
Note de la rédaction :
Ce portrait rend hommage au Pr Omar Aktouf (1944-2025),
collaborateur historique d’Eco Times,
à l’occasion du premier anniversaire de son rappel à Dieu.







