Ingénieure en réseaux d’irrigation et experte en agri-marketing, Ouzrout Malissa Insaf est l’une de ces entrepreneures qui redéfinissent les frontières entre technique et stratégie. Originaire d’El Kala, installée à Sidi Bel Abbès, elle a bâti son identité professionnelle à la croisée de la communication digitale et de l’ingénierie agricole. Convaincue que l’eau et le marché sont deux leviers indissociables, elle accompagne les agriculteurs algériens vers plus de performance et de résilience. Entretien avec une femme qui a su transformer sa singularité en force.
Entretien réalisé Sofiane Idiri
- Avant de devenir l’entrepreneuse accomplie que vous êtes aujourd’hui, pouvez-vous nous parler de votre parcours de vie : votre enfance à Sidi Bel Abbès, vos études, les choix qui vous ont menée vers ce domaine si technique qu’est l’ingénierie agricole ? Y a-t-il une personne ou un moment clé qui a été déterminant dans la construction de votre projet professionnel ?
Je suis née à El Kala, une région où la mer rencontre les forêts, où la nature s’impose avec force et générosité. Mon enfance a été bercée par la beauté des paysages, la richesse de l’écosystème et le respect presque instinctif de la terre et de l’eau. À l’époque, je ne savais pas encore que cet environnement façonnerait ma vision professionnelle. Mais avec le recul, je comprends que mon amour pour le vivant est né là-bas.
À l’âge de six ans, j’ai rejoint Sidi Bel Abbès, une région connue pour la richesse de ses terres agricoles. À onze ans, je m’y installe définitivement. Deux territoires différents, mais un même fil conducteur : la nature et la terre.
Pourtant, mon parcours académique m’oriente vers un tout autre domaine. Je décroche un Master en Communication Digitale et je développe une expertise en marketing et en stratégie commerciale. Rien ne me prédestinait officiellement à l’ingénierie agricole.
Et puis, la vie professionnelle m’amène sur le terrain. Pendant plus de cinq ans, j’évolue au sein d’une entreprise spécialisée dans le développement agricole. Je me retrouve entourée d’agronomes, d’hydrauliciens et d’experts techniques. J’apprends. J’observe. Je pose des questions. Je découvre les réseaux d’irrigation, les systèmes goutte-à-goutte, les défis quotidiens des agriculteurs face au climat et à la gestion de l’eau.
C’est là que tout prend sens. Je comprends que la technique seule ne suffit pas, et que le marketing seul ne suffit pas non plus. L’agriculteur a besoin d’une vision globale : optimiser son eau, améliorer son rendement, mais aussi valoriser son produit, structurer sa commercialisation et penser stratégie. Petit à petit, mon identité professionnelle se dessine : relier l’ingénierie agricole à l’accompagnement agri-marketing.
- Vous évoluez dans un secteur à dominante masculine, celui de l’ingénierie agricole et des réseaux d’irrigation. Comment avez-vous réussi à vous imposer et à gagner la confiance des agriculteurs sur le terrain ?
Entrer dans le secteur des réseaux d’irrigation en tant que femme n’a pas été un long fleuve tranquille. Sur le terrain, il faut prouver davantage. Montrer que l’on maîtrise les données techniques, les calculs de débit, les schémas hydrauliques. Mais la compétence ne dépend pas du genre.
Je me suis imposée par le travail, la rigueur et surtout par les résultats. Lorsqu’un agriculteur constate une meilleure gestion de l’eau, une baisse des pertes et une amélioration de sa production, la confiance s’installe naturellement.
Aujourd’hui, je considère que ma sensibilité et ma formation en communication sont des atouts. Elles me permettent d’écouter, d’expliquer, d’accompagner, pas seulement d’installer.
- Votre approche est globale : vous installez les systèmes goutte-à-goutte, mais vous accompagnez aussi les agriculteurs dans la gestion de l’eau et dans la mise sur le marché de leurs produits. Comment est née cette vision intégrée de votre métier ?
Ouzrout Malissa Insaf : Très vite, j’ai compris qu’installer un système goutte-à-goutte ne suffisait pas. L’agriculteur a besoin d’un accompagnement global : gestion de l’eau, optimisation des coûts, stratégie de commercialisation, valorisation du produit.
Grâce à ma formation en communication et en marketing, j’ai pu intégrer cette dimension stratégique. L’eau est un levier technique, mais le marché est un levier économique. Les deux doivent fonctionner ensemble.
C’est ainsi qu’est née ma vision : relier ingénierie agricole et agri-marketing pour créer de la valeur durable.
- La gestion et l’optimisation de l’eau sont des enjeux cruciaux pour l’agriculture algérienne face aux défis climatiques. Quel impact concret avez-vous observé chez les agriculteurs que vous avez accompagnés ?
L’impact est mesurable à plusieurs niveaux :
– Une réduction significative du gaspillage d’eau et l’instauration d’une véritable culture de l’eau ;
– Une meilleure maîtrise des cycles d’irrigation, permettant d’apporter aux cultures leurs valeurs nutritives au bon moment ;
– Une amélioration des rendements ;
– Une meilleure structuration commerciale.
Face aux défis climatiques que connaît l’Algérie, optimiser l’eau n’est plus une option, c’est une nécessité stratégique. Voir des exploitations devenir plus performantes et plus résilientes est ma plus grande satisfaction.
- En cumulant expertise technique, accompagnement terrain et conseil marketing, vous incarnez une nouvelle génération d’auto-entrepreneures pluridisciplinaires. Quel conseil donneriez-vous à une femme qui souhaite se lancer dans un domaine aussi technique et exigeant ?
En 2023, alors que je suis encore porteuse de projet, je rejoins SEVE – Association des Femmes Algériennes Cheffes d’Entreprise. Ce fut un déclic. SEVE œuvre pour la promotion de l’entrepreneuriat féminin en Algérie, l’accompagnement des porteuses de projets, la formation, le mentorat et la mise en réseau des femmes cheffes d’entreprise.
Au sein de cette association, j’ai trouvé bien plus qu’un réseau : j’ai trouvé des modèles, des expériences, du partage sincère, de la solidarité. Être entourée de femmes aux parcours inspirants m’a permis de prendre pleinement conscience de mon potentiel entrepreneurial.
Aujourd’hui, j’ai l’honneur d’être membre du Bureau National, chargée de la communication et des relations presse, ainsi que coordinatrice du réseau WIB (Women in Business). À mon tour, je contribue à accompagner celles qui veulent se lancer, évoluer ou structurer leurs projets.
«Derrière chaque femme qui réussit, il y a du travail, de la persévérance… et souvent un réseau qui croit en elle avant même qu’elle n’y croie pleinement.»
Si je devais donner un conseil, je commencerais par une vérité simple : je n’étais pas prédestinée à évoluer dans un domaine aussi technique. Je viens de la communication digitale. Mon univers, à l’origine, c’était la stratégie, le marketing, le positionnement.
Puis je me suis retrouvée sur des chantiers agricoles, à parler débit, pression, dimensionnement de réseaux d’irrigation. Au début, j’ai douté. Étais-je légitime ? Allais-je être crédible dans un environnement majoritairement masculin et technique ?
Ce que j’ai compris, c’est que la légitimité ne se décrète pas, elle se construit. Elle se construit par la formation continue, par l’humilité d’apprendre sur le terrain, par l’entourage que l’on choisit. Pendant plus de cinq ans, j’ai appris aux côtés d’agronomes, d’hydrauliciens et d’experts. J’ai observé, questionné, expérimenté. Et surtout, je n’ai jamais cessé d’apprendre.
Mon message aux femmes : à celles qui hésitent encore, je dirais : votre parcours n’a pas besoin d’être linéaire pour être cohérent. On peut commencer en communication et se retrouver dans l’ingénierie agricole. On peut apprendre sur le terrain. On peut évoluer dans un secteur technique. Il faut oser, se former, s’entourer et surtout croire que notre place n’est pas à demander, elle est à prendre.
Le 8 mars est une célébration, mais pour moi, c’est surtout un rappel : chaque femme qui entreprend ouvre la voie à d’autres.
S. I.







