La wilaya de Béjaïa s’impose aujourd’hui comme l’un des piliers majeurs de la filière oléicole en Algérie. Forte de dizaines de milliers d’hectares consacrés à la culture de l’olivier et de plusieurs millions d’arbres répartis entre montagnes escarpées et plaines fertiles, la région confirme, saison après saison, son rôle stratégique dans la production nationale d’huile d’olive. Une dynamique portée à la fois par un héritage agricole ancestral et par l’émergence progressive d’investissements modernes qui redessinent les contours de la filière.
Par Sofiane Idiri
Selon les chiffres, la wilaya de Béjaïa compte près de 60 000 hectares dédiés à l’oléiculture, abritant environ six millions d’oliviers.
«L’oléiculture à Béjaïa représente près de 14 % de la superficie totale du verger oléicole national», précise Mohand Salah Hamlaoui, subdivisionnaire de la subdivision agricole de Seddouk. Un poids considérable qui place la wilaya parmi les toutes premières régions oléicoles du pays.
Entre tradition et modernité
Sur le terrain, le parc oléicole se distingue par sa grande diversité. Aux côtés des exploitations traditionnelles, souvent familiales et implantées dans les zones montagneuses, se développent progressivement des vergers modernes, mieux structurés et dotés d’équipements plus performants.
Cette coexistence entre pratiques ancestrales et innovation constitue l’un des principaux atouts de la filière à Béjaïa, même si elle accentue parfois les disparités en matière de rendement et de qualité.
La campagne oléicole 2025-2026, entamée depuis deux à trois mois, affiche des indicateurs très encourageants. Début janvier, elle était déjà avancée à près de 80 %, laissant présager une récolte exceptionnelle.
Les conditions climatiques relativement favorables enregistrées durant l’année ont largement contribué à cette performance, tant en volume qu’en qualité.
Les rendements en huile connaissent également une nette amélioration. D’après les données, ils devraient atteindre 20 à 25 litres d’huile par quintal d’olives, contre une moyenne de 18 litres lors de la campagne précédente.
Une progression estimée à près de 5 litres par quintal, reflet d’une meilleure maturité des fruits et d’une évolution progressive des pratiques culturales.
Pour rappel, la campagne 2024-2025 avait enregistré une production d’environ 16,2 millions de litres d’huile d’olive. À la lumière des chiffres actuels, et alors que la saison n’est pas encore totalement achevée, les professionnels du secteur s’accordent à dire que la production de cette année devrait largement dépasser celle de la campagne précédente.
Des performances fragilisées par des contraintes multiples
Malgré ces résultats encourageants, les oléiculteurs de la région font face à de nombreuses difficultés qui freinent le plein développement de la filière. Le changement climatique constitue l’un des principaux facteurs de vulnérabilité.
Les altérations climatiques de plus en plus marquées affectent directement la qualité du fruit, perturbent les cycles de production et favorisent la prolifération de parasites nous explique M. Hamlaoui Mouhand Salah
Les sécheresses récurrentes aggravent la situation en provoquant un stress hydrique important, réduisant considérablement les rendements et accentuant le phénomène de l’alternance, caractéristique de l’olivier.
Une structure productive dominée par la petite exploitation
La structure productive de l’oléiculture à Béjaïa demeure marquée par la petite exploitation familiale. La majorité des exploitations ne dépassent pas 0,5 hectare, avec des parcelles souvent morcelées, dispersées et situées sur des pentes abruptes. Cette configuration constitue un frein majeur à la mécanisation, décourage les investissements et complique la modernisation de la filière.
Par ailleurs, la zone oléicole de Béjaïa présente une grande fragilité écologique. L’exploitation de ces espaces soulève des enjeux majeurs en matière de développement durable, notamment la lutte contre l’érosion des sols et la préservation des ressources naturelles.
Des contraintes persistantes au niveau de la production
Sur le plan technique, les pratiques culturales restent insuffisamment maîtrisées. La taille régulière, la fertilisation raisonnée et la lutte intégrée contre les ravageurs sont encore peu pratiquées ajoute la même source.
Le recours au gaulage, méthode traditionnelle de récolte, continue d’endommager les arbres et d’affecter la productivité à long terme.
De plus, les agriculteurs investissent peu dans la régénération des vergers. Près de la moitié des oliviers ont plus de 60 ans, ce qui impacte directement les rendements.
L’extension des surfaces plantées demeure également limitée, en raison du manque de moyens financiers et d’accompagnement technique. Le déficit en formation et en encadrement constitue ainsi un obstacle majeur à l’amélioration des performances.
Transformation et environnement : des enjeux majeurs
Au niveau de la transformation, la majorité des huileries de la wilaya restent traditionnelles ou semi-automatiques. Pour rappel Bejaia dispose d’environ 450 huileries dont environ 90 a 100 moderne.
Ces procédés de trituration ne permettent pas toujours d’obtenir une huile répondant aux standards de qualité internationaux, notamment en termes d’acidité et de traçabilité.
La gestion des sous-produits de l’oléiculture représente également un défi environnemental. Le grignon et la margine sont souvent déversés dans la nature ou dans les oueds, provoquant une pollution significative des sols et des ressources hydriques, en l’absence de véritables filières de valorisation.
Commercialisation et organisation de la filière
La commercialisation de l’huile d’olive repose principalement sur les circuits courts. Les fellahs écoulent leur production directement auprès des riverains, via des intermédiaires ou lors de foires locales.
Dans l’état actuel de la filière, l’accès aux marchés européens reste difficilement envisageable, en raison des exigences strictes en matière de qualité, de conditionnement et de compétitivité.
L’organisation de la filière demeure par ailleurs insuffisante. L’absence de structuration de l’aval, le faible rôle des associations professionnelles et le manque de partenariats entre producteurs limitent toute dynamique d’intégration.
Les capacités des acteurs ne sont pas suffisamment renforcées, ce qui freine la montée en gamme du produit.
Financement et mécanisation : des freins persistants
La mécanisation, lorsqu’elle existe, n’est pas toujours adaptée au relief accidenté de la région. Les labours effectués dans le sens de la pente favorisent l’érosion des sols et leur dégradation.
Enfin, l’accès au financement constitue l’une des contraintes majeures. Peu de petits exploitants bénéficient de crédits bancaires, les établissements financiers percevant le secteur agricole comme risqué.
Ce manque de financement freine le développement de nouveaux vergers et limite les investissements nécessaires à la modernisation.
Un héritage tourné vers l’avenir
Malgré ces contraintes, l’oléiculture demeure un pilier économique, social et culturel à Béjaïa. « L’olivier n’est pas seulement une culture agricole. Il est un symbole, un héritage et un moteur de développement », souligne Mohand Salah Hamlaoui.
Entre traditions séculaires et ambitions modernes, la filière oléicole de Béjaïa apparaît aujourd’hui solidement enracinée dans l’avenir, à condition que les défis structurels soient relevés de manière concertée et durable.
S.I.







