Les ambitions économiques et sociales que se fixe l’Algérie, à moyen et long termes, sont des projections qui dépendent, non seulement des mesures et politiques publiques adoptées aujourd’hui pour la réalisation de ces objectifs, mais également des outils d’évaluation et de la fiabilité du système national des statistiques. L’insistance du président de la République sur le saut à faire dans le processus de numérisation, en y mettant la cadence nécessaire, trouve aussi sa justification dans ce besoin de fiabilité et de visibilité pour le bond économique espéré, et ce, après que le déclic en matière de diversification de la production et de focalisation sur le produit local eut obtenu ses premiers effets qui se sont concrétisés dans la réduction des importations et l’augmentation des exportations hors hydrocarbures à hauteur de sept milliards de dollars.
Par Amar Naït Messaoud
Cette dernière performance est appelée, d’après Abdelmadjid Tebboune, à grimper à 30 milliards de dollars à l’horizon 2030, c’est–à-dire, dans moins de cinq ans.
La numérisation de l’économie et de l’administration, telle qu’elle est conçue- en chiffres, en graphiques et en cartographies- à l’échelle de tous les secteurs et de tout le territoire national, sera le couronnement du travail de digitalisation aux échelles inférieurs dans tous les services.
Si un service trouve du mal à utiliser les logiciels primaires (Excel, Access,…) de gestion bureautique, il peinera à se connecter aux ré- seaux des données nationales.
C’est pourquoi, presque à chaque conseil des ministres, la question du projet de la numérisation globale de l’administration et de l’économie est remise sur la table.
Dans la réalité quotidienne, les administrations, les bureaux d’études, les assemblées élues et même la recherche académique sont confrontés à la complexité et aux contradictions qui grèvent le système statistique national.
En effet, une réalité prend de plus en plus de relief dans ce genre d’activité : la rigueur des statistiques sociales et économique n’est pas encore établie de façon définitive, ce qui pénalise les organismes d’évaluation et de prospective (qu’ils soient publics ou indépendants) dans leurs différentes missions d’évaluation macro ou microéconomique.
Outre les imprécisions et les approximations dues souvent à un déficit en formation spécialisée et à un sens peu élevé de l’art de la communication, l’imbroglio et les maquis statistiques tirent également leur origine d’un mode de gestion bureaucratisé et excessivement centralisé.
Le président de la République a eu l’occasion de déplorer cette situation au cours de sa dernière entrevue avec la presse nationale, en appuyant sur la nécessité d’aller rapidement vers une numérisation généralisée.
Vers la modernisation de l’appareil statistique national
Outre un déficit de maîtrise de la situation sur le plan technique et professionnel, la rétention de l’information statistique participe aussi d’une volonté de monopolisation et d’une sorte d’« hantise » des structures administratives, des établissements publics et des unités économiques à s’ouvrir sur la société et les médias.
Le défi qui se pose à beaucoup de praticiens de la l’information est de savoir comment obtenir une information statistique fiable et exploitable. De quels instruments disposent par exemple les journalistes pour élaborer leurs articles de façon à garder une certaine crédibilité auprès des lecteurs ? Et, enfin, de quelle formation sont dotés ces mêmes journalistes pour pénétrer l’intelligibilité des chiffres, diagrammes, histogrammes et graphes ?
Dans un de ses rapports annuels, celui de 2004, le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE) avait pertinemment soulevé une question stratégique, celle du système national d’information économique et social.
La lourdeur et la fragilité de ce système obèrent en premier lieu la qualité et la validité du travail effectué par cet organisme consultatif, censé pourtant recueillir les vraies statistiques pour lui servir de base de travail dans ses rapports et analyses qu’il produit régulièrement pour le gouvernement.
Cet organisme public consultatif se plaignait, au début des années 2000, du fait qu’il «s’est toujours heurté à la faible disponibilité et à l’insuffisante fiabilité des informations relevant du champ économique et social».
Ces matériaux de travail, matière première indispensable pour poser le véritable diagnostic de l’économie nationale et en élaborer un tableau de bord fiable et pratique, baignent dans un système «archaïque, désintégré, sous-encadré, faiblement performant et d’une médiocre fiabilité», selon le constat du CNESE.
Si un organisme public de cette envergure vit une telle situation, que dira-t-on alors de jeunes universitaires ou de journalistes appelés à manipuler des chiffres statistiques, à les exploiter pour une thèse ou un article et a en communiquer la signification et la substance à de profanes lecteurs ?
Les enjeux de l’information statistique
Lors du dernier recensement économique, les agents qui ont participé à l’opération ont reçu quelques journées de formation préparatoire. Mais, était-ce suffisant pour prétendre pouvoir réussir le challenge d’un recensement qui a la particularité de s’adresser à des entités économiques et au sein desquelles les pouvoirs publics comptaient relever des indicateurs, des taux, des ratios, bref, un série de chiffres permettant, à terme, d’élaborer une base de données fiable de l’état de l’économie nationale (outil de production, transactions et flux commerciaux, emploi,….) et de tracer un tableau de bord susceptible de servir d’instrument d’aide à la prise décision pour le gouvernement et aux autres intervenants dans le domaine économique ? Prospective et prise de décision planifiée, requièrent imparablement des données et des indicateurs d’un haut niveau de fiabilité.
Le processus commence au niveau des unités de production, des entreprises de travaux, des prestataires de services, des bureaux d’étude et de consulting, pour irradier et diffuser au niveau des branches et des filières.
L’on se souvient que les tentatives du gouvernement de procéder, en 2017, à la régularisation du secteur informel (établissement de registres de commerce, facturation des transactions…) ont été contrariées par le climat politique tendu de l’époque, climat que le poids même de cette économie informelle a contribué à installer.
Dans toute opération de recensement économique ou d’effort d’établissement d’un système statistique performant et fiable, l’un des handicaps auxquels se heurteront les pouvoirs publics sera la non prise en compte (biens, services, personnel et volume financier) de cette partie considérable de l’activité économique nationale dont les données ne sont pas établies (emplois, assurances, volumes d’échange, payement d’impôts…).
Les deux outils réglementaires de la connaissance chiffrée de l’économie algérienne sont l’Office national des statistiques (ONS) et le Centre national de l’informatique et des statistique (CNIS). Ce dernier étant surtout spécialisé dans la partie de la l’économie qui transite par les services des Douanes nationales (importations et exportations).
Par-delà le besoin de connaître les réalités socioéconomiques sur la base des statistiques, la relation entre la connaissance chiffrée de l’économie et les projections de réalisation (travaux, infrastructures, production des biens et services, transactions, commerce extérieur, déficit ou excédent budgétaire,…) s’est confirmée au cours des dernières décennies, à tel point que presque tous les pays du monde- indépendamment des régimes politiques et des choix économiques- en ont pris conscience et ont instauré les mécanisme de gestion des flux informationnels relatifs à l’économie pour en tirer le meilleur parti possible dans la planification nationale.
Que cette dernière se limite à l’échéance annuelle ou au cadrage budgétaire trisannuel (comme le fixe actuellement la Loi organique des lois de finances), ou bien encore, ou à des échéances plus longues, arrêtées par des organismes de planification, l’importance et l’enjeu de la maîtrise de l’information statistique ne sont plus à démontrer dans le processus de prise de décision.
A. N. M.

