La lutte contre l’analphabétisme a revêtu, dès l’indépendance, un des axes majeurs de la politique d’édification du pays. En 1962, le taux d’analphabétisme était de 85 %. D’après les statistiques officielles, il est descendu, en 2021, sous la barre des 8%. Ainsi, de grands efforts ont été accomplis par l’Algérie indépendante, non seulement dans le secteur de l’éducation, de l’enseignement et de la formation en général (écoles, université, formation professionnelle), mais également dans le domaine de l’alphabétisation des adultes et des élèves déscolarisés précocement.
Par Amar Naït Messaoud
L’évolution des efforts d’alphabétisation, avec tous les engagements de l’Etat et d’une partie de la société civile sur le terrain, a abouti à une performance acceptable déjà en 2008, avec 6 millions de personnes recensées analphabètes. Elle l’est davantage aujourd’hui avec un taux d’environ 7,5 %, soit une population de 3,6 millions.
Certains experts considèrent que cette part de la population peut être réduite encore rapidement par les efforts soutenus de l’État et du mouvement associatif versé dans cette activité.
On sait que l’expérience algérienne dans ce domaine, depuis l’Indépendance, a été disparate, discontinue dans le temps et trop diluée dans plusieurs structures pour être rationnellement évaluable. Justement, dans l’objectif de procéder à une halte permettant de quantifier les résultats et les impacts réels des efforts d’alphabétisation, une convention de mécénat a été signée entre l’association Iqraa de lutte contre l’analphabétisme et la société de téléphonie mobile Ooredoo.
Cette convention porte sur le financement que s’est proposé d’assurer l’opérateur de téléphonie mobile, d’une étude inhérente à l’expérience algérienne en matière de lutte contre l’analphabétisme depuis 1962 pour le compte de l’association Iqraa.
Cette opération est qualifiée par le directeur général de cette entreprise d’«initiative citoyenne allant dans le sens de l’intérêt de la société algérienne» et rejoint les autres actions d’assistance que cet opérateur a mobilisées par le passé pour ladite association (achat de livres pour les personnes concernées par les cours, contribution à l’édification et à l’équipement de l’école d’alphabétisation d’El Khroub…).
Face à un phénomène insidieux qui commence à toucher même d’anciens élèves tôt déscolarisés, il est important de tracer une stratégie efficace et à long terme pour dégager des franges entières de la population d’une insoutenable et fausse fatalité qui continue à sévir dans cette deuxième décennie du 21e siècle.
Après les expériences menées aux premières années de l’Indépendance par un organisme étatique qui avait pour nom Office national d’alphabétisation, la mission de lutter contre l’ignorance en général est confiée au système éducatif, lequel avait bénéficié de la politique de la démocratisation de l’enseignement.
Ce n’est qu’après l’ouverture du champ politique en 1989 que des associations ont pu investir le terrain de la lutte contre l’analphabétisme, après avoir fait l’amer constat que la démocratisation de l’enseignement n’a pas signifié ipso facto la disparition des phénomènes de l’analphabétisme et de l’illettrisme.
C’est dans ce climat d’un nouvel éveil, en 1991, que l’association Iqraa a vu le jour. S’étant progressivement établie dans plusieurs wilayas, elle a fini par convaincre des milliers de personnes à l’échelle du pays de se diriger vers les structures d’alphabétisation nouvellement ouvertes.
L’association Iqraa s’est également investie depuis l’année dernière, en collaboration avec le Haut conseil à l’amazighité, dans l’action d’alphabétisation en tamazight.
Intégration sociale, professionnelle et culturelle
À considérer la proportion de la population analphabète, la question demeure de savoir si le fléau intolérable de l’analphabétisme, qui affecte encore notre pays, même à faible proportion, en ce troisième millénaire, peut-t-il être surmonté et vaincu avec les différentes initiatives actuellement mises en œuvre dans différents points du territoire national ?
L’engouement, sain et primesautier, de certaines franges de la population, et surtout des femmes au foyer, s’est révélé souvent payant. Les résultats, sans grand tapage médiatique, sont acceptables et méritent d’être consolidés par d’autres actions portant sur le rehaussement du niveau et de la qualité de la prestation.
Le combat contre l’analphabétisme relève imparablement de la lutte pour une citoyenneté entière et librement assumée. Donc, nécessairement, c’est une démarche politique dont les conséquences sont également politiques. Rien qu’à vouloir analyser la sociologie électorale de la population algérienne, l’un des facteurs déterminants dans le choix effectué par les électeurs est celui relatif à leur degré d’instruction.
L’ambition des acteurs sur le terrain était de ramener la frange de la population analphabète au plus bas taux possible, avec un contenu à même de pouvoir insérer les concernés parfaitement dans la société pour ce qui est des différents actes et prestations de l’administration et des services publics exigeant un minimum de niveau d’instruction.
L’ancienne présidente de l’Association Iqraa, Aïcha Barki, soutenait, en 2009, que «l’alphabétisation a un pouvoir sur les êtres ; elle transforme leur vie, leur entourage, elle leur permet de s’intégrer dans un monde de plus en plus lettré et de plus en plus difficile. L’éducation est la base absolue du développement individuel, tant économique que social; elle peut transformer des pays tout entiers en générant de la croissance, du bien-être et surtout la paix (…) Le taux d’analphabétisme en Algérie est passé de 31,90% en 1998 à 22% en 2008. Malgré les efforts consentis dans le domaine de l’éducation et de la lutte contre l’analphabétisme, ce chiffre est encore trop élevé et nous devons tout faire pour le réduire de moitié d’ici 2016».
Pari tenu, grâce aux efforts de toutes les parties. Reste le problème de l’identification ou recensement des populations qualifiées d’analphabètes. L’on sait que, en matière d’estimation du taux d’analphabétisme, les statistiques se basent souvent sur la fréquentation de l’école. C’est une donnée qui ne peut pas faire l’unanimité.
Est-il normal de considérer que tous les élèves qui ont été enregistrés en première primaire année soient, à l’ère du numérique, hors d’atteinte par rapport aux ravages de l’analphabétisme ? Et dire que les réalités de l’école algérienne invitent à minimum de modestie.
S’il y a bien un phénomène qui n’est pas évalué correctement et que les bilans et statistiques de l’Éducation nationale occultent le plus souvent, c’est bien la triste réalité de la déscolarisation qui continue à sévir particulièrement dans certaines zones rurales.
Dans plusieurs régions et bourgades, des parents en arrivent à retirer leurs enfants de l’école pour plusieurs raisons, toutes liées au niveau de vie et au besoin de main-d’œuvre agricole précoce.
Une des bases du développement humain
C’est là un sujet qui déborde sur la problématique non encore maîtrisée des enfants versés prématurément le monde du travail.
«D’une manière générale, les interrelations entre pauvreté et analphabétisme sont nombreuses et complexes, même si elles varient selon le type de pauvreté et les caractéristiques propres à chaque environnement culturel et social. Sur bien des aspects, la carte de l’analphabétisme mondial et celle de la pauvreté se recoupent», écrit Fraenkel Béatrice dans l’Encyclopedia Universalis.
Même si des efforts appréciables ont été effectivement réalisés par les pouvoirs publics et par le monde associatif dans le combat contre l’analphabétisme, le parcours vers une libération culturelle qui ferait table rase de ce spectre demeure visiblement long, particulièrement lorsqu’on considère les enjeux culturels et technologiques liés au troisième millénaire et à au mouvement rampant de la mondialisation des économies.
Par-delà le principe d’une alphabétisation de masse, les organisations internationales et les experts parlent à présent de la fracture numérique, ce hiatus technologique et informatique béant séparant les pays développés des pays dits en voie de développement.
En matière d’impact réel, l’oon n’a pas encore évalué dans quelle mesure l’enseignement prodigué et les méthodes adoptées dans les cours d’alphabétisation répondent réellement aux besoins de l’homme moderne ; besoins qui ne peuvent, en vérité, passer sous silence l’accès aux moyens modernes d’information et de travail.
Car, telle qu’elle a été proposée par l’Unesco en 1951, la définition de la personne alphabétisée [à savoir celle «capable de lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref des faits, en rapport avec sa vie quotidienne», appelle et requiert un enrichissement rendu indispensable par l’évolution des sciences, de la technologie et des pratiques de la vie domestique quotidienne des populations-cibles.
Il y a lieu de rappeler ici que la lutte contre le fléau de l’analphabétisme figure, depuis l’année 1990, dans la liste des indicateurs de développement humain (IDH) fixés par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et calculés par un système de combinaison intégrant l’espérance de vie à la naissance, le PIB par habitant et l’accès à l’éducation (taux d’alphabétisation des adultes et taux combiné de scolarisation dans les trois paliers du primaire, secondaire et supé- rieur).
A. N. M.







