Lundi et mardi prochains, le ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez est attendu selon l’AFP à Alger pour une visite qui, au-delà de son habillage sécuritaire, traduit une volonté française de relancer des discussions bilatérales devenues urgentes, notamment sur le plan économique.
Par K. Boukhalfa
En effet, la dépêche de l’AFP du 12 février 2026, précise que ce déplacement intervient après plusieurs semaines d’hésitation. Début février, le ministre français avait conditionné sa venue à des «signaux» d’Alger concernant les OQTF (obligations de quitter le territoire français), laissant entendre qu’il entendait négocier en position de force. Une posture qui n’a pas trouvé d’écho du côté algérien.
C’est dans ce contexte que Ségolène Royal, présidente de l’Association France–Algérie, a publiquement interpellé Laurent Nuñez sur un plateau de télévision en France, après son retour d’un voyage à Alger.
«Quand on met des conditions préalables, c’est qu’on ne veut pas y aller», a-t-elle lancé, l’enjoignant à ré- pondre favorablement à l’invitation de son homologue algérien sans préalable.
Reçue à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune, Ségolène Royal avait plaidé pour une relation «d’égal à égal», appelant à la reconnaissance des crimes coloniaux et à la restitution des biens et restes mortuaires des martyrs comme préalable à une normalisation humaine, culturelle et économique. Le chef de l’État algérien avait salué «son courage, son honnêteté intellectuelle et sa franchise».
Au-delà des prises de position politiques, le monde économique français s’inquiète lui aussi. Le Medef a annoncé en fin de semaine dernière, la tenue, le 17 février prochain, d’une réunion du Conseil d’affaires France–Algérie.
Objectif : protéger les intérêts d’environ 2000 entreprises françaises actives en Algérie et enrayer l’érosion de la présence française dans des secteurs clés — énergie, infrastructures, agro-industrie, industrie manufacturière, santé, numérique et transition écologique.
Dans son communiqué, le Medef souligne que les récentes visites bilatérales de hauts responsables témoignent d’un réchauffement progressif, susceptible de créer un climat favorable aux affaires. Il rappelle par ailleurs que, malgré la crise politique, les exportations françaises vers l’Algérie ont dé- passé 5 milliards d’euros en 2024, preuve de la solidité des échanges.
Un marché que la France ne veut pas perdre
D’ailleurs, pour le patronat français, l’Algérie demeure un partenaire économique majeur en Afrique du Nord. Troisième économie du continent avec un produit intérieur brut de 260 milliards d’euros, une croissance de 3,7% et un marché de 47 millions de consommateurs, le pays offre des perspectives importantes dans l’énergie, les infrastructures, l’agro-industrie, la santé ou encore la transition numérique. Cependant, ces indicateurs masquent une réalité plus contrastée.
Dans le secteur céréalier, la France, autrefois premier fournisseur de blé de l’Algérie avec plus de 5 millions de tonnes annuelles, a vu ses volumes chuter drastiquement.
Pendant ce temps, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie ou encore la Chine renforcent leur présence en Algérie. «L’Algérie n’est pas isolée. C’est la France qui risque de perdre un partenaire stratégique en Afrique», a averti Ségolène Royal sur une chaîne française.
Ainsi, après ces mises en gardes, le déplacement du ministre français de l’Intérieur est confirmé. Un changement de ton qui consacre, pour de nombreux observateurs, une reconnaissance implicite : Alger ne négocie ni sous pression ni par médias interposés.
Officiellement, Laurent Nuñez souhaite évoquer «les questions de sécurité», notamment les réadmissions, la lutte contre le terrorisme et le narcotrafic. La partie française a également admis selon un article paru dans l’édition du quotidien «Le Monde» du 12 février dernier, que des revendications algériennes figureront à l’ordre du jour, notamment la demande d’extradition d’une cinquantaine de personnes recherchées par la justice algérienne, dont l’ex-ministre Abdeslem Bouchouareb.
Mais au-delà des dossiers sécuritaires, l’enjeu principal est économique. La France voit sa position reculer sur un marché qu’elle considérait historiquement comme stratégique.
Dans ce contexte, la venue de Laurent Nuñez apparaît comme une tentative de reprise en main. La presse française parle d’«opportunité décisive» pour rétablir un minimum de coopération, notamment sur les questions migratoires et sécuritaires.
Mais pour Alger, le message est clair : la coopération ne peut se concevoir que dans le respect mutuel et l’égalité souveraine. L’Algérie, forte de la diversification de ses partenariats internationaux, ne se considère plus dépendante d’un tête-à-tête exclusif avec Paris.
La visite du ministre français marquera-t-elle un tournant durable ou s’agira-t-il d’un simple ajustement tactique dicté par les impératifs économiques ? L’avenir dira si Paris a réellement pris la mesure des changements à l’œuvre dans ses relations avec Alger — et du prix politique et financier de ses hésitations passées.
K. B.

