Le marché cosmétique algérien, longtemps dominé par les marques internationales, connaît une mutation remarquable avec l’émergence de marques locales innovantes et une prise de conscience croissante des consommateurs en faveur des produits naturels et durables.
Par Sofiane Idiri
C’est dans ce contexte porteur, mais encore largement à conquérir, qu’une femme de l’Est algérien a décidé de tracer sa propre voie, une voie qui sent le lentisque, la lavande et l’ambition tranquille.
Ingénieure d’État en génie civil de formation, Amel Benrezgui a consacré une grande partie de sa carrière à l’enseignement technique au sein d’un institut de formation professionnelle, formant des générations de techniciens supérieurs spécialisés en charpente métallique. Promue sous-directrice de l’apprentissage et de la formation continue, elle a également contribué à la formation pédagogique des enseignants de l’Est algérien.
Mais à l’approche de la retraite, cette femme de rigueur et de méthode n’envisageait pas l’inactivité. «J’ai toujours eu cette conviction que notre terre recèle des trésors végétaux que nous n’exploitons pas suffisamment», confie-t-elle. Elle enchaîne alors les formations : technicienne en esthétique, fabrication de cosmétiques naturels, savonnerie artisanale et aromathérapie.
En 2019, à l’heure où d’autres soufflent sur les braises d’une retraite bien méritée, Amel allume les siennes, celles d’un atelier artisanal qui donnera naissance aux premières productions de sa future marque.
«Ce n’était pas une rupture, mais une continuité. J’ai appliqué la même rigueur que dans mon parcours d’enseignante : observer, apprendre, transmettre», explique-t-elle avec le sourire tranquille de celle qui sait où elle va.
La science au service de la nature
Quelques années plus tard, sa fille Nihed Touhami, fraîchement diplômée d’un Master en biochimie appliquée obtenu en 2022, rejoint l’aventure. Loin d’être un simple coup de main familial, son apport est structurant : elle apporte une dimension scientifique rigoureuse à une activité déjà bien ancrée dans le savoir-faire artisanal.
Sa contribution la plus notable porte sur une plante emblématique des montagnes d’Edough, dans la région d’Annaba : Pistacia lentiscus, ou le lentisque pistachier.
Reconnu pour ses propriétés anti-inflammatoires, régénérantes et bénéfiques pour la circulation sanguine, il devient le cœur scientifique d’une crème de soin formulée à base de l’huile extraite de ses fruits. «Quand Nihed a commencé à travailler sur le lentisque d’Edough, j’ai compris que notre marque venait de trouver son âme», dit Amel, visiblement émue. «Cette plante, c’est notre région. La valoriser dans un produit cosmétique, c’est rendre hommage à notre patrimoine.»
Ce duo intergénérationnel ne doit rien au hasard. Il repose sur une complémentarité réelle et soigneusement structurée : d’un côté, des décennies d’expérience en gestion, organisation et transmission pédagogique ; de l’autre, l’expertise scientifique de Nihed et son regard neuf sur les formulations modernes.
«Nous avons appris très vite à séparer la mère et la fille de l’associée et de la collaboratrice», reconnaît Amel. «Au laboratoire, nous sommes deux professionnelles. C’est cette discipline qui nous permet d’avancer.»
Entreprendre en famille peut sembler risqué. Ici, ce sont la rigueur et le respect mutuel qui font office de ciment.
La marque ne prétend pas encore rivaliser avec les grandes enseignes du marché. Mais ses indicateurs sont encourageants. En 2024, la production a atteint 561 savons artisanaux, répartis sur plusieurs références naturelles.
Profitant de la politique de régulation des importations engagée depuis 2021, l’industrie cosmétique locale s’est considérablement développée, portée par une ambition de conquête de nouveaux marchés.
Valoriser ce que la terre offre
Dans ce sillage, Amel Benrezgui entend augmenter progressivement sa capacité de production, élargir la gamme de soins naturels et structurer la distribution à l’échelle nationale. Une ouverture vers l’international n’est pas exclue à moyen terme. «Mon rêve, c’est qu’un jour, un produit fabriqué à Annaba, avec le lentisque d’Edough, soit vendu à Paris ou à Dubaï», confie-t-elle. «Pas pour la gloire, mais pour prouver que l’Algérie peut exporter son excellence.»
Ce qui distingue cette marque dans un paysage cosmétique de plus en plus encombré, c’est avant tout sa philosophie : puiser dans la flore locale ce que d’autres importent de loin. Le lentisque d’Edough, les plantes aromatiques du terroir, les techniques artisanales perfectionnées au fil des années… autant d’éléments d’une identité de marque authentique, qui ne s’invente pas, mais se cultive patiemment.
Dans un pays où la biodiversité végétale reste encore largement sous-exploitée dans le secteur cosmétique, Amel Benrezgui et sa fille Nihed ont choisi de parier sur l’authenticité et la science. Un pari modeste en apparence, mais profondément réfléchi, à l’image des femmes qui le portent, avec calme, conviction et fierté.
S. I.







