Dans son dernier ouvrage choc, «Our Dollar, Your Problem», l’éminent économiste Kenneth Rogoff livre une autopsie sans concession de soixante-dix ans d’hégémonie monétaire américaine. Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient et que les dettes explosent, l’ancien chef économiste du FMI s’interroge: le monde est-il prêt à survivre à la fin du règne absolu du dollar ?
Par Nadjib K.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le dollar américain n’est pas seulement une monnaie ; il est l’oxygène du commerce mondial. Mais comme le rappelait ironiquement le secrétaire au Trésor John Connally en 1971 : «Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème.»
Plus de cinquante ans plus tard, Kenneth Rogoff, professeur à Harvard et figure tutélaire de la macroéconomie internationale, reprend cette formule pour titrer son nouvel essai magistral.
Dans « Our Dollar, Your Problem » (2025), il délaisse la théorie pure pour une fresque historique et prospective qui sonne comme un avertissement solennel aux banques centrales du monde entier.
Sept décennies d’une domination sans partage
Rogoff commence par retracer l’incroyable résilience du billet vert. Des accords de Bretton Woods à l’effondrement de l’étalon-or, le dollar a survécu à toutes les crises, s’imposant comme l’actif refuge par excellence. L’auteur explique avec pédagogie comment les États-Unis ont bénéficié d’un «privilège exorbitant», leur permettant d’emprunter à des taux avantageux tout en exportant leur inflation.
Cependant, cette stabilité reposait sur un pacte tacite : la confiance dans la solidité institutionnelle américaine et la liquidité inégalée de ses marchés financiers. Selon Rogoff, ce pacte est aujourd’hui fissuré.
En analysant sept décennies de flux de capitaux, il démontre que l’architecture financière globale est devenue d’une complexité telle que le moindre grippage du moteur américain menace de paralyser l’ensemble de la planète.
La fin de l’exceptionnalisme ?
Le cœur de l’ouvrage réside dans l’analyse des nouveaux « chocs » qui bousculent l’ordre établi. Rogoff identifie trois menaces majeures : la militarisation de la finance (le *weaponization* du dollar par les sanctions), la montée en puissance de blocs économiques alternatifs et l’insoutenabilité de la dette publique américaine.
L’auteur souligne que l’utilisation du dollar comme arme diplomatique, notamment lors des récents conflits géopolitiques, a poussé de nombreuses puissances émergentes à chercher des alternatives.
Si le yuan chinois ou les monnaies numériques de banques centrales ne sont pas encore prêts à détrôner le roi dollar, le mouvement de «désalinisation» est, selon lui, amorcé et irréversible.
Vers une fragmentation monétaire périlleuse
Loin de prédire un effondrement brutal du jour au lendemain, Kenneth Rogoff dessine plutôt le scénario d’un monde fragmenté. Il décrit une transition douloureuse vers un système multipolaire où le dollar cohabiterait avec d’autres standards régionaux. Pour les lecteurs, le message est clair : la volatilité que nous avons connue ces dernières années n’était qu’un prélude.
L’ancien économiste en chef du FMI conclut sur une note de prudence. Si les États-Unis ne parviennent pas à assainir leurs finances et à stabiliser leur paysage politique, le «problème» du dollar pourrait bien finir par devenir, aussi, celui des Américains eux-mêmes. Un livre indispensable pour comprendre que la monnaie est moins une question de chiffres que de puissance et de confiance.
N. K.







