Portée par une demande structurelle en mutation, la filière sidérurgique mondiale s’apprête à vivre un nouveau cycle d’expansion. Entre impératifs de décarbonation et montée en puissance de nouveaux exportateurs comme l’Algérie, le secteur redéfinit ses routes commerciales sous l’œil attentif des marchés.
Par Lyazid Khaber
Après une période de volatilité, le marché mondial de l’acier retrouve un souffle nouveau. Selon le dernier rapport prospectif de la World Steel Association (worldsteel), la consommation globale devrait renouer avec une croissance modérée mais résiliente de 1,2 % dès 2025.
Si le secteur immobilier chinois marque le pas, le relais de croissance est désormais assuré par une « double motrice » : l’industrialisation accélérée de l’Inde et les besoins colossaux de la transition énergétique en Occident.
« La demande mondiale d’acier est à un tournant », souligne Alfonso Hidalgo de Calcerrada, économiste en chef de worldsteel. Les infrastructures liées aux énergies renouvelables — éolien offshore, réseaux électriques haute tension et infrastructures d’hydrogène — exigent des volumes d’acier deux à trois fois supérieurs aux infrastructures fossiles traditionnelles.
Cette mutation transforme l’acier d’une simple « commodité » en un matériau stratégique de la souveraineté climatique.
L’Algérie, nouveau challenger de la zone EMEA
Dans ce sillage, la rive sud de la Méditerranée bouscule l’ordre établi. L’Algérie, portée par des investissements massifs et un avantage comparatif sur le coût de l’énergie, s’impose comme un acteur incontournable, notamment au niveau de la zone EMEA (Europe Middle East & Africa).
Les chiffres de la Banque mondiale confirment cette tendance, indiquant que les exportations hors hydrocarbures du pays, dont la sidérurgie est le fer de lance, ont franchi le cap des 5 milliards de dollars, marquant une rupture historique avec la dépendance pétrolière.
Le complexe de Tosyali Algérie à Oran illustre ce dynamisme. Avec des exportations dépassant les 800 millions de dollars sur les trois premiers trimestres de 2024, l’industriel ne se contente plus de fournir le marché local.
Début 2026, le groupe a franchi une étape symbolique en expédiant ses premières cargaisons d’acier vers l’Europe de l’Est et l’Italie, pour une valeur de 13,5 millions de dollars, ciblant spécifiquement le secteur de la construction européenne.
Le pari de l’acier plat
Le défi pour les producteurs régionaux réside désormais dans la diversification. Si le rond à béton a été le moteur de l’essor initial, l’enjeu se déplace vers les produits plats (tôles, bobines), essentiels aux industries automobile et électroménagère.
Le complexe Algerian Qatari Steel (AQS) de Bellara s’inscrit dans cette logique de montée en gamme, avec une ambition d’exportation de 800.000 tonnes pour l’année en cours.
Comme l’a récemment souligné le ministère du Commerce extérieur, cette stratégie vise à intégrer l’Algérie dans les chaînes de valeur mondiales les plus exigeantes, tout en anticipant le futur Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) de l’Union Européenne.
L’impératif de l’acier « vert »
L’avenir de la filière se jouera sur sa capacité à produire proprement. L’Algérie dispose ici d’un atout maître, à savoir le procédé DRI (Direct Reduced Iron), qui utilise le gaz naturel — et demain l’hydrogène vert — pour réduire le minerai de fer, émettant ainsi beaucoup moins de CO2 que les hauts fourneaux traditionnels au charbon.
Pour les investisseurs et les analystes, la géographie de l’acier se déplace. La combinaison d’une demande verte en Europe et d’une capacité de production compétitive au Maghreb pourrait bien faire de la Méditerranée le nouveau hub névralgique de la sidérurgie mondiale de demain.
L. K.
Gara Djebilet : Le futur poumon de la sidérurgie nationale
Si le dynamisme actuel de l’acier algérien repose sur la transformation (complexes de Tosyali et AQS), l’amont de la filière s’apprête à connaître une révolution structurelle. Le mégaprojet de la mine de Gara Djebilet (Tindouf), dont les réserves sont estimées à 3,5 milliards de tonnes, est sans conteste, la pièce maîtresse de cette nouvelle géopolitique industrielle.
L’enjeu est double pour Alger :
- L’autonomie stratégique : Réduire la dépendance aux importations de minerai de fer pour alimenter les aciéries locales.
- L’intégration verticale : Transformer le minerai directement sur place ou via les nouveaux combinats sidérurgiques de Béchar, créant ainsi une chaîne de valeur 100% intégrée, de l’extraction à l’exportation de produits finis.
Avec le lancement de la ligne ferroviaire de 950 km reliant la mine au réseau national, l’Algérie ne se contente plus d’être un transformateur agile; elle ambitionne de devenir l’un des principaux réservoirs de matière première pour le bassin méditerranéen, consolidant sa position de hub sidérurgique incontournable à l’horizon 2030.
L. K.

