L’Algérie et le Niger viennent de franchir un cap décisif dans leur coopération bilatérale. Ce lundi les présidents Abdelmadjid Tebboune et Abdourahamane Tiani ont conclu à Alger un accord global portant sur plusieurs projets structurants : le tronçon nigérien du gazoduc transsaharien (TSGP), la route transsaharienne, des infrastructures éducatives, ainsi que des initiatives dans la santé, la culture, la numérisation et la jeunesse. Cette feuille de route ambitieuse vise à renforcer les liens économiques, sécuriser l’approvisionnement énergétique et stimuler le développement local et régional.
Par K. Boukhalfa
Après des décennies de gestation, le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP) entre enfin dans sa phase opérationnelle. À l’issue d’un sommet bilatéral tenu à Alger, le président Abdelmadjid Tebboune et le chef de l’État nigérien, le Général d’Armée Abdourahamane Tiani, ont acté le lancement des travaux du tronçon nigérien du pipeline, confié à Sonatrach. Une annonce qui s’inscrit dans une coopération économique et humaine significativement élargie entre les deux pays.
C’est dans une déclaration conjointe à la presse, au siège de la Présidence de la République, que le président Tebboune a officialisé la décision : «Nous avons convenu du lancement du projet de réalisation du tronçon du gazoduc transsaharien traversant le Niger, pays frère, juste après le mois de Ramadan» tout en précisant que Sonatrach «prendra les choses en main et entamera l’installation du pipeline traversant le Niger».
Une formulation sans ambiguïté qui bascule le TSGP du statut de projet stratégique en suspens à celui de chantier actif. Pour rappel, le TSGP est l’un des projets d’infrastructure les plus ambitieux du continent.
D’une longueur totale de 4128 kilomètres et d’un coût estimé à 13 milliards de dollars, il est conçu pour acheminer le gaz naturel des champs nigérians vers les marchés européens, en transitant par le Niger et l’Algérie, avec une capacité de transport évaluée entre 20 et 30 milliards de mètres cubes par an.
Sur le plan technique, la répartition du tracé est la suivante : 2310 km en territoire algérien — dont une partie significative s’appuie sur des infrastructures déjà existantes —, 841 km au Niger et 1037 km au Nigeria. Restent à réaliser environ 700 km côté algérien, le tronçon nigérien dans son intégralité, et 100 km supplémentaires au Nigeria.
L’accord tripartite fondateur entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria avait été signé en juillet 2009, dans le cadre du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD). Plus de quinze ans après le chantier devient réalité.
Sur le plan économique structurel, les deux chefs d’État ont décidé d’accélérer la finalisation d’accords bilatéraux dans des domaines aussi variés que la recherche géologique et minière, les micro-entreprises et l’entrepreneuriat, les start-ups, la poste et les télécommunications, la numérisation, la culture, la jeunesse et les sports, ainsi que la formation professionnelle.
Ils se sont également engagés à faciliter les échanges commerciaux par la simplification des procédures douanières, la création de marchés frontaliers organisés, et le lancement d’une étude conjointe sur une éventuelle zone de coopération frontalière intégrée.
Le volet énergétique a également occupé une place centrale dans les discussions entre les deux chefs d’états.
Aussi, ils ont entériné une série de projets de développement humain que l’Algérie s’engage à concrétiser sur le sol nigérien : création d’un centre de dialyse, construction de plusieurs établissements d’enseignement secondaire, et édification d’une «Maison de la Presse» à Niamey pour renforcer les capacités du secteur médiatique local.
Dans la foulée de ces annonces, les deux chefs d’État ont convenu de réunir la Grande Commission mixte algéro-nigérienne dès la fin du Ramadan, afin d’entériner les accords conclus et d’enclencher leur mise en œuvre concrète.
L’Algérie consolide son rôle de hub énergétique continental
Du côté nigérien, le Général Tiani a saisi l’occasion pour rappeler les attentes de Niamey sur d’autres dossiers communs : le bloc pétrolier de Kafra, le port sec d’Agadez, la liaison ferroviaire entre les deux pays et la route transsaharienne. S’y ajoutent le projet de connexion transfrontalière par fibre optique et le développement des énergies renouvelables, avec un accent particulier sur l’électrification des zones rurales frontalières.
Une liste qui illustre la densité d’un partenariat désormais multidimensionnel, articulant grands axes de communication, exploitation des ressources naturelles et transition numérique. Ainsi, l’annonce du lancement effectif du TSGP intervient dans un contexte géopolitique particulièrement propice pour l’Algérie.
Depuis la perturbation des flux gaziers russes vers l’Europe consécutive à la guerre en Ukraine, Alger s’est imposée comme un fournisseur alternatif incontournable pour plusieurs pays européens, l’Italie en tête.
Le gazoduc transsaharien s’inscrit donc dans le prolongement naturel de cette dynamique : en drainant le gaz nigérian vers les terminaux méditerranéens via son propre réseau, l’Algérie ne fait pas que transiter des molécules — elle consolide son statut de plateforme énergétique entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe.
Pour le Niger, pays enclavé dont l’économie reste fragile, le projet représente une source de revenus de transit, de création d’emplois et de développement d’infrastructures structurantes.
Pour le Nigeria, premier producteur de gaz du continent, il ouvre un débouché direct vers des marchés à fort pouvoir d’achat, sans passer par des routes maritimes longues et coûteuses.
Sur le plan régional, l’activation du couloir Alger-Niamey-Abuja redessine les équilibres de l’intégration africaine. Ce n’est plus seulement un axe gazier, c’est un corridor économique appelé à irriguer une bande sahélo-saharienne historiquement marginalisée, en y intégrant routes, rail, fibre optique et marchés frontaliers.
L’idée, portée depuis les années 1980, rejoint ainsi le destin de grands projets comme Gara Djebilet en sidérurgie : des ambitions de long terme que la génération actuelle est en train de concrétiser.
Reste le défi de l’exécution. Les 841 kilomètres nigériens constituent le maillon le plus incertain d’un tracé traversant des zones au contexte sécuritaire complexe.
La décision de confier le pilotage opérationnel à Sonatrach — dont l’expertise en ingénierie gazière dans des environnements difficiles est reconnue — traduit la volonté algérienne d’assumer une responsabilité concrète, et pas seulement diplomatique.
Si ce projet se concrétise comme prévu, l’axe Alger-Niamey-Abuja pourrait redessiner durablement l’économie sahélo-saharienne et la position de l’Algérie comme pivot énergétique en Afrique.
K. B.







