L’étape d’évolution que l’économie nationale aborde au cours de ces dernières années- efforts déployés pour le renforcement de la production nationale et pour la diversification des activités et des recettes extérieures- requiert un accompagnement et un encadrement d’étude et d’expertise nationales d’une grande performance.
Par Amar Naït Messaoud
Cette expertise a été longtemps, au cours des années de l’aisance financière du début des années 2000, mise à mal, marginalisée et dévitalisée par le recours inconsidéré aux bureaux d’étude et de consulting étrangers dans le cadre des grands projets d’investissement (infrastructures et équipements publics).
La facture, au cours de la période 2007-2010, tournait autour de 12 milliards de dollars/an pour des résultats techniques qui ne furent pas toujours au-dessus de tout soupçon, d’après les aveux même de certains officiels de l’époque.
La relance économique, telle qu’elle se dessine aujourd’hui, est appelée, sur le plan organisationnel et managérial, à s’appuyer sur trois axes majeurs : l’administration (avec ses services techniques, fonciers, fiscaux,…), censés offrir les meilleures conditions d’investissement (climat des affaires) ; les entreprises de réalisation (publiques et privées), appelées à opérer des mutations salutaires et des mises à niveau techniques et managériales de grande ampleur ; les bureaux d’études, d’expertise et de consulting- que l’on peut regrouper dans le concept d’ ‘’expertise’’-, devant, eux également, s’inscrire dans la nouvelle dynamique économique en valorisant le potentiel humain et scientifique national.
Que ce soit dans les énergies renouvelables, les différents segments de l’économie verte, les études sur l’impact environnemental des projets d’investissement (équipements, infrastructures, industrie,…), l’agroalimentaire, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la numérisation, les biotechnologies, l’architecture- avec son volet lié au nouveau cadre de vie et à l’économie d’énergie-, les nouvelles orientations de l’urbanisme, dans tous ces segments, l’expertise développée par les bureaux d’étude se diversifie, prend une nouvelle dimension et s’intègre de façon progressive, mais déterminante, dans les projets de développement inhérents à ces secteurs et créneaux, dont la nomenclature a toutes les chances de s’élargir davantage dans les prochaines années, et d’embrasser d’autres activités que ne cessent de mettre en avant la recherche universitaire et les applications industrielles.
Tirer la leçon de la période de l’«aisance» financière
La nécessité d’impliquer l’expertise nationale dans tous les domaines d’activité s’avère de plus en plus pressante. Car, en effet, l’Algérie ne peut rester à la marge des évolutions qui s’opèrent dans ce domaine à l’échelle mondiale, d’autant plus que les investissements réalisés dans le cadre des plans quinquennaux depuis l’année 2000 sont, aujourd’hui, censés lui servir de leçon, du fait de certaines insuffisances qualitatives ou techniques, de leur déficit de fonctionnalité ou de leur manque d’intégration dans le paysage économique global.
La politique de la rationalisation des dépenses, dans un contexte de redémarrage de la machine économique, ne peut produire ses effet que sous la conduite d’une expertise éclairée et qualifiée, particulièrement dans les investissements publics à réaliser dans les domaines des infrastructures et équipements, mais aussi dans les différents projets de réformes que l’Algérie sera en devoir de lancer dans les finances publiques, les secteur bancaire, la fiscalité, la transition énergétique,…etc.
La question cruciale qui se pose, dans une telle perspective, est de savoir le niveau de développement de l’expertise nationale, son taux d’intégration dans les projets de développement lancés par les pouvoirs publics et sa situation par rapport au partenariat étranger, lequel avait dominé la scène lorsque l’Algérie bénéficiait d’une aisance financière que lui enviaient beaucoup de pays.
Malheureusement, à cette époque, les sorties en devises fortes pour la sollicitation de l’expertise étrangère et d’autres services de consulting et études, avaient consommé une partie des ré- serves de change du pays et contribué à marginaliser le potentiel algérien en la matière.
Une dommageable saignée
Dans le domaine spécifique de l’architecture, par exemple, il est arrivé, au milieu des années 2000, que des architectes algériens se soulèvent contre la décision de recourir aux services de partenaires étrangers lorsque l’expertise nationale est là, présente, bien formée et qualifiée.
Le sujet, dans sa globalité, ne manquait pas de pertinence par rapport aux débats houleux soulevés à l’époque dans d’autres secteurs, où une grande partie des marchés d’études, de consulting et d’autres prestations similaires étaient effectivement revenus à des partenaires étrangers.
A ce sujet, il y a lieu de rappeler le cadre réglementaire afférent à ce genre de contrat de prestation, à savoir, entre autres, le Code des marchés publics et une ancienne directive présidentielle relative aux marchés d’études.
En effet, le texte régissant les marchés publics, révisé dans en profondeur en septembre 2015, accorde une préférence nationale aux entreprises algériennes à hauteur de 25 % de l’appel d’offre international.
Mieux, cette procédure de publicité- à savoir l’appel d’offre international- n’est admise que lorsque l’offre en travaux, services, fournitures ou études s’est avérée explicitement absente ou insuffisante sur le territoire national.
De même, une ancienne directive présidentielle, transmise à tous les démembrements de l’État (maîtres d’ouvrage/ordonnateurs du budget de l’État) au niveau des wilayas et aux autres structures publiques soumises aux obligations du code des marchés publics (EPA, EPIC, instituts de recherche,…), définit clairement les possibilités et les cas de recours à l’expertise étrangère après avoir fait le procès de certaines prestations d’études et de consulting réalisées par des bureaux d’études étrangers.
On y apprend que des enveloppes financières importantes ont été versées à des partenaires étrangers pour des prestations qui ne sont pas au-dessus de tout soupçon, où la médiocrité le dispute à l’arnaque.
La directive parle carrément d’«études virtuelles ou fictives qui font l’objet d’un commerce auprès d’opérateurs nationaux. Ces derniers, mal informés, paient le prix fort en devises pour ces études».
Un autre phénomène sous-jacent à ce partenariat: un grand nombre de ces bureaux d’études, une fois le marché conclu avec la partie algérienne, engagent des cadres algériens sur le terrain soit à titre de sous-traitance soit à titre de prestation ponctuelle.
Là, on prend conscience, tardivement et par ricochet, de la valeur ignorée des cadres algériens versés dans le domaine des études et du consulting.
Les conditions du redéploiement
Lorsqu’on essaye d’appréhender la problématique dans toutes ses dimensions, l’on se rend compte d’une terrible dualité qui pénalise grandement la gestion de l’économie nationale est à l’origine d’une sorte de grave fuite de capitaux.
En effet, le tissu des bureaux d’études algériens hérités de la période des années 1970/80- doté d’un potentiel technique transmis par l’université- a été complètement déstructuré par l’ouverture débridée de l’économie nationale.
Des bureaux d’études nationaux ont brillé par leurs prestations d’étude et de suivi et ont fait œuvre magistrale dans des domaines aussi variés que l’hydraulique, la construction, les travaux publics, l’aménagement urbain, architecture et les autres secteurs d’activité où ils ont été appelés à travailler.
Par la suite, ils firent les frais d’une politique anarchiquement libérale et ils subirent, sans doute avec plus de dégâts et moins de perspectives, le sort des entreprises publiques qui en arrivèrent à manquer de plans de charges et dégraisser leurs effectifs.
Aucun plan de requalification et de mise à niveau n’était venu réhabiliter et promouvoir un potentiel d’études exceptionnel.
Ces bureaux nationaux ont perdu la crème de l’intelligence qui y exerçait aussi bien par la fermeture de certaines entreprises que par la mesure de départ en retraite anticipée instaurée à cette époque.
Aujourd’hui, les défis qui se posent à la dynamique de la nouvelle économie algérienne ne peuvent être relevés, dans toutes les étapes du processus, que par une implication vigoureuse de l’expertise nationale dans toutes ses déclinaisons : technique, architecturale, financière… etc.
Il s’agit de traduire les besoins de l’État et des investisseurs en plans techniques (génie civil, hydraulique, industrie, mines) ; d’instaurer des performances d’aide à la décision, en réalisant des études de faisabilité technico-économique permettant de garantir la rentabilité des investissements publics, d’assurer le suivi et le contrôle (maîtrise d’œuvre, en faisant respecter les normes de qualité, de délais et de coûts ; de réaliser des audits énergétiques, des études d’impact environnemental et un diagnostic de mise à niveau industrielle.
La relance économique entamée par l’Algérie repose sur des projets de souveraineté et de sécurité alimentaire, requérant un expertise nationale performante. Les exemples de la mise de fer de Gara Djebilet et du projet intégré de phosphate montrent que l’expertise nationale est en position de relever le défi, car bénéficiant de l’intérêt des pouvoirs publics et des autorités politiques du pays.
En effet, dans une économie qui veut se redéployer sur la production locale el la diversification des activités, et dans le contexte d’arrivée sur le marché du travail de dizaines de milliers de diplômés universitaire par an, il serait illogique et contreproductif de continuer à importer l’expertise et les services connexes.
La politique de relance de économique consacre l’expertise nationale comme un pilier de la sécurité économique et technologique du pays.
A. N. M.







