Alors que l’Algérie achève sa transition démographique à l’horizon 2026, le pays fait face à une reconfiguration inédite de sa structure sociale. Le rétrécissement de la base des jeunes, au profit d’un élargissement massif de la tranche d’âge des 30-50 ans, place le marché du travail et les politiques publiques sous une pression nouvelle. Pour le Pr Saliha Ouadah, Professeure d’Enseignement Supérieur et Conseillère au CNESE, cette dynamique constitue un «révélateur» sans concession des choix économiques nationaux. Ainsi, et entre promesse de dividende démographique et risques de déséquilibres structurels, l’experte livre une analyse précise des leviers à activer. Comment absorber ce capital humain plus mûr et mieux formé? Quelles réformes engager pour que la croissance suive ce mouvement de fond? Entretien exclusif sur les défis d’une Algérie en pleine mutation, où la démographie dicte désormais le tempo de l’économie.
Entretien réalisé par Lyazid Khaber
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Eco Times : En 2026, l’Algérie semble achever sa transition démographique avec une reconfiguration notable de sa base. Selon votre analyse, comment le rétrécissement relatif de la population jeune, couplé à l’élargissement de la tranche d’âge 30-50 ans, redéfinit-il la pression sur la population active et quels sont d’après-vous les risques de déséquilibre si la croissance économique ne suit pas ce « renflement » démographique ?
Pr Saliha Ouadah : L’Algérie entre aujourd’hui dans une phase décisive de sa transition démographique. La structure par âge se transforme progressivement : la base jeune se resserre, tandis que les générations nombreuses accèdent au cœur de la vie active, en particulier dans la tranche des 30–50 ans (Office National des Statistiques ; United Nations Department of Economic and Social Affairs, 2022).
À première vue, cette évolution constitue une opportunité majeure. Le pays dispose désormais d’un capital humain plus mûr, potentiellement mieux formé, en âge de produire, d’innover et de consommer.
Dans les configurations théoriques, une telle situation correspond à une phase favorable à la croissance, susceptible de générer un surplus de production, d’épargne et d’investissement, comme l’ont montré les travaux fondateurs sur le dividende démographique (Bloom & Canning, 2003 ; World Bank).
Cependant, cette dynamique reste conditionnelle. Elle exerce une pression croissante sur le marché du travail, dans un contexte où la création d’emplois demeure insuffisante et souvent peu qualifiée. Les estimations évoquent environ 280.000 nouvelles demandes d’emploi par an, illustrant l’ampleur du défi (Office National des Statistiques ; International Labour Organization).
Le risque n’est donc pas uniquement démographique, mais profondément économique et structurel. Si la croissance ne suit pas, ce « renflement » des classes d’âge actives peut se traduire par un chômage persistant, notamment chez les jeunes diplômés, un phénomène de déclassement professionnel, ainsi qu’une extension de l’économie informelle (dépassant 50%).
Cette dernière absorbe une partie de la main-d’œuvre, mais sans offrir de stabilité ni de protection sociale, contribuant ainsi à fragiliser l’ensemble du système économique (International Labour Organization ; Fields, 2011). Dans ces conditions, le dividende démographique peut rapidement se transformer en contrainte.
L’enjeu n’est pas tant quantitatif que qualitatif : il ne s’agit pas seulement de disposer d’une population active nombreuse, mais de garantir son intégration effective dans un système productif dynamique et créateur de valeur (World Bank, 2019).
Le véritable défi pour l’Algérie réside ainsi dans sa capacité à transformer cette transition démographique en levier d’intégration économique et de développement durable.
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L’allongement de l’espérance de vie est une victoire sanitaire dans notre pays, mais elle pose un défi arithmétique aux caisses de sécurité sociale (CNR). Au regard de vos travaux sur la démographie algérienne, quelles réformes paramétriques ou structurelles préconisez-vous pour garantir l’équité intergénérationnelle sans compromettre le pouvoir d’achat des retraités de demain ?
Le vieillissement de la population constitue l’une des transformations majeures de l’Algérie contemporaine. Il résulte directement des progrès sanitaires et de l’amélioration des conditions de vie, et traduit à ce titre une réussite indéniable (Office National des Statistiques ; World Bank).
Cependant, cette évolution démographique modifie en profondeur les équilibres économiques et sociaux. L’augmentation continue du nombre de retraités, combinée à une progression plus lente des cotisants, fragilise le système de retraite par répartition.
Le ratio de soutien s’est nettement dégradé, passant d’environ 8 cotisants par retraité à près de 2,5, ce qui signifie que chaque actif doit aujourd’hui supporter une charge croissante (Caisse Nationale des Retraites ; International Labour Organization).
Avec une espérance de vie proche de 79,6 ans et une progression soutenue de la population âgée, le système entre progressivement dans une zone de fragilité structurelle (United Nations Department of Economic and Social Affairs, 2022).
Cette situation pose un enjeu central de soutenabilité financière à moyen et long terme. Les réponses techniques, telles que l’ajustement de l’âge de départ à la retraite ou l’allongement de la durée de cotisation, apparaissent nécessaires.
Toutefois, comme le souligne Barr (2012), elles restent insuffisantes si elles ne s’inscrivent pas dans une approche systémique intégrant les dynamiques économiques et démographiques.
En réalité, la solidité du système dépend avant tout de la dynamique du marché du travail. Plus le nombre d’actifs occupés et déclarés est élevé, plus la base de financement est robuste. À l’inverse, un faible taux d’activité, en particulier féminin, ainsi qu’une forte informalité, réduisent considérablement les capacités de financement du système (International Labour Organization ; OECD).
Par ailleurs, l’allongement de la durée de vie entraîne mécaniquement une augmentation des dépenses publiques, notamment en matière de santé et de prise en charge de la dépendance, ce qui accentue la pression sur les finances publiques (World Health Organization).
Dans ce contexte, la question des retraites ne peut être réduite à un simple ajustement paramétrique. Elle renvoie à un choix de modèle de développement. Le véritable levier réside dans l’élargissement de la base des cotisants, la formalisation de l’emploi et l’amélioration du taux d’activité (Banque mondiale, 2020).
L’enjeu d’équité intergénérationnelle ne consiste pas à préserver à tout prix un système devenu fragile, mais à garantir sa viabilité afin que les générations futures ne supportent pas seules le poids des déséquilibres actuels (Saliha OUADAH 2021, Acemoglu & Robinson, 2012).
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Le chômage structurel demeure une préoccupation majeure, particulièrement chez les diplômés. En tant qu’experte en statistiques appliquées, quels indicateurs — au-delà du simple taux de chômage — le service public de l’emploi devrait-il monitorer pour mieux faire correspondre les flux de formation avec les besoins réels d’une économie en pleine diversification ?
Le taux de chômage demeure un indicateur central pour appréhender la situation du marché du travail. En Algérie, il oscille autour de 10% à 12% ces dernières années selon l’Office National des Statistiques (ONS, 2023–2024), avec des niveaux nettement plus élevés chez les jeunes, où il dépasse fréquemment 25% à 30% selon les estimations de l’OIT et de la Banque mondiale (ILOSTAT, World Bank, 2024).
Toutefois, cet indicateur, bien qu’indispensable, offre une lecture partielle et statique d’une réalité beaucoup plus complexe. L’analyse du marché du travail doit aujourd’hui être élargie à un ensemble d’indicateurs complémentaires permettant de mieux saisir les formes contemporaines de la vulnérabilité professionnelle.
Le sous-emploi, notamment, traduit une utilisation incomplète ou inefficace du capital humain, particulièrement dans les économies où le travail informel reste important, représentant près d’un tiers à plus de 40% de l’emploi total selon les estimations de l’OIT pour l’Algérie.
De même, la durée d’accès au premier emploi met en évidence les difficultés structurelles d’insertion des jeunes diplômés, souvent confrontés à des périodes de transition prolongées entre formation et emploi.
Dans cette perspective, le taux de jeunes NEET (ni en emploi, ni en éducation, ni en formation), estimé autour de 25% à 30% en Algérie selon les données comparatives de la Banque mondiale et de l’OIT, constitue un indicateur particulièrement pertinent de vulnérabilité sociale et de décrochage institutionnel.
À cela s’ajoute le phénomène de déclassement des diplômés, qui traduit un désajustement croissant entre les compétences produites par le système éducatif et les besoins réels du marché du travail, générant à la fois inefficience économique et frustrations sociales.
Par ailleurs, la dimension territoriale apparaît comme un facteur structurant souvent sous-estimé. Les travaux récents sur les grandes métropoles algériennes, notamment Alger, montrent que les inégalités d’accès à l’emploi sont fortement liées à l’organisation spatiale de la ville, aux mobilités résidentielles et aux systèmes de transport.
La concentration des emplois dans les pôles centraux, combinée à l’étalement résidentiel vers les périphéries, accroît les distances domicile-travail et les coûts de mobilité, créant ainsi des barrières supplémentaires à l’insertion professionnelle. Cette articulation entre localisation du logement, accessibilité des bassins d’emploi et temps de trajet devient ainsi un déterminant majeur de l’accès effectif à l’emploi.
Ainsi, le chômage ne peut plus être analysé comme un simple agrégat économique. Il doit être appréhendé comme un phénomène multidimensionnel, à la fois économique, social et territorial, révélant les désajustements profonds entre structure productive, système éducatif et organisation spatiale.
Une lecture intégrée de ces différents indicateurs apparaît dès lors indispensable pour éclairer les politiques publiques de l’emploi et de l’aménagement du territoire.
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Vous avez souvent souligné le potentiel de l’entrepreneuriat féminin. Dans un contexte où le taux d’activité des femmes en Algérie reste un gisement de valeur sous-exploité, quels leviers spécifiques (fiscaux, sociaux ou d’accompagnement) permettraient de transformer ce potentiel statistique en une réalité économique concrète et durable ?
L’entrepreneuriat féminin constitue en Algérie un levier stratégique de diversification économique, d’innovation sociale et d’inclusion sur le marché du travail.
Pourtant, malgré son potentiel, il demeure encore largement sous-exploité. Les données disponibles convergent vers un constat partagé : les femmes restent fortement sous-représentées dans l’activité économique formelle et dans la création d’entreprises structurées.
Selon les estimations de la Banque mondiale, de l’OCDE et de la Banque africaine de développement, la part des femmes entrepreneures en Algérie se situerait autour de 4% à 7% des entrepreneurs formels, avec une concentration des activités dans les secteurs des services, de l’artisanat et du micro-entrepreneuriat (World Bank, 2023 ; OCDE, 2022 ; BAD, 2021).
Ce faible niveau d’intégration contraste fortement avec le potentiel démographique et éducatif des femmes algériennes, dont les taux de réussite scolaire et universitaire sont aujourd’hui comparables, voire supérieurs à ceux des hommes dans plusieurs filières.
Le problème n’est donc pas un déficit de compétences, mais un ensemble de barrières structurelles qui limitent la conversion de ce capital humain en activité économique. Les travaux de recherche identifient plusieurs obstacles majeurs.
D’abord, l’accès au financement demeure l’un des principaux freins : les femmes entrepreneures rencontrent davantage de difficultés à obtenir des crédits bancaires, malgré les dispositifs publics existants (ANSEJ/ANADE, ANGEM). Ensuite, les mécanismes d’accompagnement restent insuffisants dans la phase post-création, ce qui limite la survie et la croissance des micro-entreprises féminines.
Enfin, les contraintes socio-culturelles jouent un rôle déterminant : mobilité restreinte, charge domestique élevée, faible accès aux réseaux professionnels et persistance de normes sociales limitant la prise de risque économique.
À ces contraintes s’ajoute une faiblesse structurelle des écosystèmes entrepreneuriaux locaux, qui restent peu inclusifs et peu connectés aux dynamiques d’innovation et de marché.
De nombreuses études montrent que les entreprises féminines restent majoritairement de très petite taille, avec une faible capacité de croissance et d’intégration dans les chaînes de valeur formelles (OIT, 2022 ; Banque mondiale, 2023, Saliha OUADAH 2021). Pourtant, des dynamiques positives existent et témoignent d’un potentiel réel.
On observe l’émergence d’initiatives féminines dans les domaines du numérique, des services, de l’économie sociale et solidaire, ainsi que dans certaines activités artisanales à forte valeur ajoutée.
Ces initiatives restent cependant souvent informelles ou fragiles, faute d’un environnement suffisamment structuré pour soutenir leur développement.
La transformation de ce potentiel en moteur de croissance durable nécessite donc une action publique coordonnée et multisectorielle. Plusieurs leviers apparaissent prioritaires :
- Le levier financier, avec des dispositifs de crédit adaptés aux trajectoires des femmes, intégrant des garanties flexibles et des mécanismes de microfinance renforcés ;
- Le levier fiscal, à travers des incitations ciblées au démarrage et à la formalisation des activités féminines ;
- Le levier institutionnel et d’accompagnement, via un suivi post-création renforcé, des incubateurs spécialisés et des programmes de mentorat ;
- Le levier social, incluant des politiques facilitant la conciliation entre vie professionnelle et familiale (structures de garde, transport, protection sociale adaptée) ;
- Le levier territorial et réseau, avec la création d’écosystèmes locaux d’entrepreneuriat féminin et l’accès aux marchés publics et privés. Les travaux de l’OIT soulignent d’ailleurs que les politiques les plus efficaces sont celles qui combinent simultanément ces dimensions économiques, sociales et institutionnelles, plutôt que celles qui se limitent à des dispositifs financiers isolés (ILO, 2022).
Ainsi, l’enjeu central ne réside pas uniquement dans la création d’entreprises féminines, mais dans leur capacité à croître, à se formaliser et à s’intégrer durablement dans l’économie nationale.
L’entrepreneuriat féminin ne peut être considéré comme une variable marginale : il constitue un levier structurel de transformation économique. Son développement repose moins sur la disponibilité du potentiel que sur la capacité des institutions à lever les contraintes systémiques qui freinent sa réalisation.
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Les politiques de logement massives, à l’instar de l’AADL, ont profondément modifié la géographie urbaine en Algérie. Établissez-vous une corrélation entre ces pôles d’habitation périphériques et les difficultés de mobilité spatiale des travailleurs ? En somme, le logement en Algérie est-il aujourd’hui un facilitateur ou un frein à la fluidité du marché de l’emploi ?
Les politiques de logement massives mises en œuvre en Algérie, notamment à travers les programmes AADL, ont profondément restructuré la géographie urbaine des grandes agglomérations, en particulier celle d’Alger. Elles ont permis une amélioration significative de l’accès au logement, avec plus de 1,6 million de logements réalisés ou programmés entre 2001 et 2022 selon le Ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme (MRU).
Parmi eux, les programmes AADL représentent une part centrale de l’offre publique récente, avec des dizaines de milliers d’unités livrées ou en cours de réalisation dans la périphérie de la capitale (MRU, 2023 ; ONS, 2022).
Cependant, ces politiques ont également entraîné une forte extension périphérique de la ville, contribuant à un phénomène de périurbanisation résidentielle.
Des pôles comme Sidi Abdellah, Reghaïa ou encore Birtouta accueillent aujourd’hui une part importante des nouveaux habitants, alors que les principaux bassins d’emploi restent concentrés dans les centralités historiques et économiques d’Alger (Hydra, Alger-Centre, Rouïba, Hussein Dey).
Cette dissociation spatiale entre logement et emploi est aujourd’hui largement documentée par les travaux sur la mobilité urbaine (Saliha OUADAH 2026, Baouni & Bakour, 2018 ; Chabane, 2017).
Les données issues des enquêtes de mobilité montrent que cette nouvelle organisation urbaine a un impact direct sur les déplacements quotidiens.
Dans l’agglomération algéroise, une part importante des actifs effectue des trajets domicile-travail dépassant 45 minutes à 1h30, et pouvant atteindre plus de 2 heures par jour dans certains cas, notamment pour les résidents des nouveaux pôles AADL en périphérie (Saliha OUADAH 2026, Baouni et al., 2013 ; Boukharouba & Semmoud, 2020).
Ces distances croissantes s’expliquent par l’étalement urbain, la saturation des axes routiers et la forte centralisation des emplois.
Cette configuration engendre plusieurs effets cumulatifs. D’abord, une augmentation des coûts de transport pour les ménages, estimée dans certaines études à 10 à 20% du budget mensuel des actifs périurbains. Ensuite, une perte de temps productive et sociale liée aux déplacements pendulaires.
Enfin, une rigidification du marché du travail, car la distance devient un facteur limitant l’accès à certaines opportunités d’emploi, en particulier pour les femmes et les jeunes (OIT, 2022 ; World Bank, 2023).
Les recherches en urbanisme soulignent également que cette fragmentation spatiale contribue à une recomposition des mobilités résidentielles et professionnelles. La ville d’Alger connaît ainsi une dynamique où les communes périphériques gagnent en population mais restent dépendantes des centralités pour l’emploi et les services, accentuant les déséquilibres territoriaux (OUADAH Saliha, 2025, Chabane, 2017 ; CNES, 2021).
Dans ce contexte, le logement joue un rôle ambivalent. Il constitue d’un côté un levier majeur de stabilisation sociale, en réduisant la pression sur le marché immobilier et en facilitant l’accès à la propriété pour de nombreux ménages. Mais il peut aussi devenir un facteur de contrainte spatiale lorsqu’il est dissocié des politiques de transport et d’aménagement économique. L’extension des zones AADL en périphérie illustre bien cette tension entre amélioration des conditions d’habitat et complexification des mobilités quotidiennes.
Ainsi, le logement en Algérie ne peut pas être analysé uniquement comme un instrument social, mais doit être appréhendé dans sa relation avec l’organisation globale de la ville. Les expériences internationales montrent que la performance des systèmes urbains repose sur une articulation étroite entre logement, emploi et transport, condition essentielle de la fluidité du marché du travail (Saliha OUADAH 2015, OCDE, 2020 ; World Bank, 2022).
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En tant que membre du CNESE, comment vos modèles de prospective démographique influencent-ils l’élaboration des politiques de santé et d’éducation dans le pays ? Existe-t-il une « culture de la donnée » suffisante chez nos décideurs pour anticiper les chocs démographiques avant qu’ils ne deviennent des crises sociales ?
La prospective démographique constitue aujourd’hui un instrument central d’aide à la décision publique, en particulier dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Elle permet de passer d’une logique réactive à une logique anticipative des besoins sociaux.
L’Algérie dispose d’un appareil statistique relativement structuré, reposant sur l’Office National des Statistiques (ONS) et les projections internationales de l’ONU.
Selon les données de l’United Nations Department of Economic and Social Affairs (World Population Prospects 2024), la population algérienne devrait atteindre environ 50 à 52 millions d’habitants à l’horizon 2040, contre environ 46 millions en 2024. Cette croissance s’accompagne d’une transformation profonde de la structure par âge.
Aujourd’hui, environ 28% de la population a moins de 15 ans, tandis que la part des 60 ans et plus est estimée autour de 10–11% (ONS, 2023 ; World Bank, 2023).
Les projections indiquent que cette proportion des personnes âgées pourrait dépasser 15% à l’horizon 2035–2040, traduisant une transition démographique progressive vers le vieillissement (World Bank, 2023 ; UN DESA, 2024).
Ces évolutions ont des implications directes sur les politiques publiques sectorielles. Dans le domaine de l’éducation, la forte proportion des jeunes impose une planification fine des infrastructures scolaires.
En Algérie, les effectifs scolarisables (5–14 ans) restent supérieurs à 10 millions d’enfants, ce qui nécessite une adaptation continue de la carte scolaire, des enseignants et des équipements (ONS, 2022).
Dans le secteur de la santé, la transition démographique entraîne une montée progressive des maladies chroniques et des besoins de prise en charge de longue durée.
Selon la World Bank, la part des dépenses de santé liées aux maladies non transmissibles représente déjà plus de 70% de la charge de morbidité en Algérie, une tendance appelée à s’accentuer avec le vieillissement (World Bank, 2023).
Cependant, malgré la disponibilité des données, le passage de la statistique à la décision publique reste encore insuffisamment structuré. Plusieurs rapports institutionnels soulignent un décalage entre les outils de projection et leur intégration effective dans les politiques sectorielles (CNESE, 2022 ; OCDE, 2021).
Les données existent, mais leur utilisation reste souvent ponctuelle, sectorisée et peu intégrée dans une logique de planification intersectorielle.
L’enjeu majeur réside donc dans la construction d’une véritable culture de la donnée. Celle-ci ne signifie pas uniquement produire des statistiques, mais les transformer en instruments de gouvernance. Les expériences internationales montrent que les pays ayant institutionnalisé l’usage des projections démographiques dans la planification publique disposent d’une meilleure capacité d’anticipation des crises sociales et budgétaires (OCDE, 2021 ; UNFPA, 2022).
Dans le cas algérien, les principales tendances démographiques sont largement prévisibles :
- Ralentissement progressif de la croissance de la population active ;
- Stabilisation puis baisse relative de la fécondité ;
- Augmentation de la part des personnes âgées au-delà de 15% à moyen terme ;
- Pression continue sur les services urbains dans les grandes agglomérations.
Ces transformations ne constituent pas des ruptures imprévisibles, mais des trajectoires déjà observables dans les données.
Ainsi, la question centrale n’est pas celle de la disponibilité des données, mais celle de leur conversion en décision publique. Une politique moderne repose sur trois piliers :
- Anticipation, à travers les projections démographiques ;
- Territorialisation, en adaptant les politiques aux disparités régionales ;
- Intégration intersectorielle, entre santé, éducation, emploi et urbanisme.
En définitive, la modernisation de l’action publique passe par une gouvernance fondée sur la donnée, où la prospective démographique devient un outil stratégique de pilotage des politiques publiques.
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Si l’on se projette vers 2030, quel est, selon vos modèles de simulation, le « cygne noir » ou le défi démographique le plus critique que l’économie algérienne doit impérativement anticiper dès aujourd’hui pour éviter une rupture de son contrat social ?
À l’horizon 2030, les modèles de projection démographique convergent vers un constat essentiel : le principal risque pour l’économie algérienne ne réside pas dans un choc brutal et imprévisible, mais dans l’accumulation progressive de déséquilibres structurels entre dynamique démographique, structure de l’emploi et organisation territoriale.
Selon les projections de l’United Nations Department of Economic and Social Affairs (World Population Prospects 2024), la population algérienne atteindra environ 50 millions d’habitants en 2030, contre environ 46 millions en 2024. Cette croissance s’accompagne surtout d’une transformation qualitative majeure : la transition vers une structure plus âgée.
La part des moins de 15 ans, aujourd’hui proche de 28%, devrait continuer à se stabiliser ou légèrement diminuer, tandis que la population âgée de 60 ans et plus pourrait atteindre 12 à 14 % à l’horizon 2030, contre environ 10–11% actuellement (ONS, 2022 ; World Bank, 2023).
Dans le même temps, la population en âge d’activité (15–59 ans), qui représente aujourd’hui environ 63 à 65% de la population totale, commence à entrer dans une phase de croissance ralentie.
Selon les projections de l’United Nations Department of Economic and Social Affairs (World Population Prospects 2024), la population algérienne atteindra environ 50 millions d’habitants en 2030, contre environ 46 millions en 2024. Cette croissance s’accompagne surtout d’une transformation qualitative majeure: la transition vers une structure plus âgée. La part des moins de 15 ans, aujourd’hui proche de 28%, devrait continuer à se stabiliser ou légèrement diminuer, tandis que la population âgée de 60 ans et plus pourrait atteindre 12 à 14 % à l’horizon 2030, contre environ 10–11% actuellement (ONS, 2022 ; World Bank, 2023).
Cette évolution fait émerger un premier risque systémique : un déséquilibre entre la structure démographique et la capacité du marché du travail à absorber les nouveaux entrants.
En effet, selon les données de l’International Labour Organization (ILOSTAT, 2024), le taux de chômage des jeunes en Algérie dépasse encore 25% à 30%, avec une forte concentration dans les zones urbaines.
Par ailleurs, la part de l’emploi informel reste élevée, estimée entre 35% et 45% de l’emploi total, limitant la capacité de financement de la protection sociale et fragilisant le système contributif (OIT, 2023 ; World Bank, 2023).
Le premier « cygne noir » potentiel réside donc dans une configuration de type déséquilibre démographique–économique : une économie qui vieillit structurellement (hausse des charges sociales et sanitaires) sans disposer d’un appareil productif suffisamment dynamique pour absorber et formaliser la population active.
Ce phénomène pourrait entraîner une pression croissante sur les finances publiques, notamment en matière de retraites, de santé et de transferts sociaux.
Mais un second risque, tout aussi critique, est de nature territoriale. Les travaux récents sur les dynamiques urbaines en Algérie montrent une forte concentration des emplois dans les pôles centraux, alors que la croissance résidentielle s’effectue de plus en plus dans les périphéries urbaines.
Dans l’agglomération algéroise, une part importante des ménages réside désormais dans des zones éloignées des bassins d’emploi, ce qui engendre des temps de trajet pouvant dépasser 1h30 à 2 heures par jour pour une part significative des actifs.
Ce désajustement entre logement, transport et emploi entraîne une hausse des coûts de mobilité, une perte de productivité et une fragmentation des trajectoires professionnelles. Il contribue également à renforcer les inégalités territoriales d’accès à l’emploi, en particulier pour les jeunes et les femmes.
Ainsi, le véritable « cygne noir » démographique pour 2030 ne serait pas un événement soudain, mais un cumul de désajustements structurels :
- Vieillissement progressif de la population sans diversification suffisante de l’économie ;
- Faible absorption de l’emploi formel ;
- Persistance de l’informalité ;
- Fragmentation spatiale entre lieux de résidence et d’activité économique ; et insuffisante coordination entre politiques de logement, transport et emploi.
Ces tendances sont largement identifiées dans les projections internationales et nationales, ce qui signifie qu’elles ne relèvent pas de l’imprévisible, mais du prévisible non anticipé.
Dans ce contexte, le défi central pour les politiques publiques est double : renforcer la capacité d’absorption du marché du travail et intégrer pleinement la dimension territoriale dans la planification économique.
Sans cette articulation, le risque est celui d’une tension croissante sur le contrat social, liée non pas à un choc brutal, mais à une érosion progressive des équilibres démographiques, économiques et spatiaux.
L. K.
BIO EXPRESS
Professeure d’enseignement supérieur et directrice de recherche à l’École Nationale Supérieure de Statistique et d’Économie Appliquée (ENSSEA, ex-INPS), et directrice du Laboratoire de Statistique Appliquée depuis 2024, Saliha Ouadah est une spécialiste reconnue des dynamiques démographiques et de leurs implications économiques et sociales en Algérie. Depuis 2025, elle est conseillère et figure parmi les personnalités qualifiées du Conseil National Économique, Social et Environnemental (CNESE), où elle participe aux travaux de prospective stratégique et à l’évaluation des politiques publiques. Experte internationale, elle participe à plusieurs projets de recherche en partenariat avec des institutions européennes et canadiennes, où elle développe une approche comparative des politiques de population et de protection sociale. Ses travaux, fondés sur des méthodologies quantitatives et qualitatives rigoureuses, analysent notamment les dynamiques démographiques, le vieillissement, les mobilités résidentielles et les recompositions socio-spatiales, ainsi que la soutenabilité des systèmes de retraite et de santé, au cœur des mutations économiques contemporaines.

