Entretien réalisé par Said Rabia
- Les prix du pétrole ont frôlé 120 dollars le baril dans la nuit du dimanche à lundi. C’est un niveau jamais atteint depuis 2008. Pensez-vous que les prix vont se maintenir à ces niveaux pendant longtemps ?
Les facteurs décisifs sur les cours du pétrole brut sont en premier lieu les fondamentaux du marché représenté par la demande et l’offre, ensuite l’état des niveaux des stocks, et enfin le facteur géopolitique représentatif des incertitudes sur les approvisionnements.
Aujourd’hui, c’est ce dernier facteur qui est devenu déterminant à travers l’intégration de la prime de risque géopolitique, intégrée dans le processus de détermination des prix du baril sur les principaux marchés pétroliers, et qu’en plus cette prime est devenue volatile au gré de l’évolution des événements qui se déroulent actuellement au Moyen-Orient.
Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, c’est 20 % du pétrole qui sont soustraits de l’offre internationale de brut, sans compter les produits dérivés (carburants) et autres produits pétrochimiques.
Dans cette région du golfe Persique, on y compte 5 des 10 plus gros producteurs de pétrole au monde, en l’occurrence l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, les Émirats arabes unis et le Koweït, auxquels il faut ajouter le Qatar en tant que grand exportateur de GNL.
Certains de ces pays sont totalement enclavés et n’ont que le détroit pour seul débouché maritime (Irak, Koweït, Qatar, Bahreïn). D’où le poids de la prime de risque géopolitique qui va continuer à peser sur les cours du pétrole brut tant que la crise du Moyen-Orient perdure dans sa globalité.
- La guerre au Moyen-Orient est en train de bouleverser la géoéconomie mondiale. La sécurité en matière d’approvisionnement en énergie, pétrole et gaz, va changer radicalement la configuration des marchés qui a été chamboulée déjà avec le conflit russo-ukrainien. À quoi peut-on s’attendre avec la nouvelle guerre déclenchée dans une région très sensible et essentielle pour l’économie mondiale ?
En l’absence d’options pour le contournement du blocage de la navigation dans le détroit d’Ormuz, la sécurité énergétique mondiale se pose avec acuité, notamment pour les pays asiatiques comme la Chine, la Corée du Sud, le Japon et l’Inde, qui sont les plus gros clients en pétrole brut provenant du golfe Persique.
Aussi, la déstabilisation de tous les pays du Moyen-Orient s’avère explosive non seulement pour les approvisionnements en pétrole, produits raffinés ainsi que le GNL, mais également c’est la perturbation des chaînes de valeur mondiales. L’Asie représente près de 40 % des exportations mondiales de produits manufacturés.
L’obstruction du trafic des pétroliers et méthaniers dans le détroit d’Ormuz entraîne une pression directe sur le transport maritime, ce qui se traduit par un renchérissement des polices d’assurance maritime, des délais d’acheminement plus longs et une volatilité accrue des tarifs de fret.
Les routes maritimes très fréquentées, liées au Moyen-Orient, comme le détroit d’Ormuz, le détroit de Bab El Mandeb donnant accès à la mer Rouge, et le canal de Suez qui permet le passage vers la mer Méditerranée, sont aujourd’hui sous haute tension. Cela occasionnera une hausse des coûts et le retour craint de l’inflation.
- Les places boursières ont très mal perçu l’évolution du conflit au Moyen-Orient et l’augmentation des prix du pétrole. Quelles seront les implications de cette situation sur l’économie mondiale ?
Le conflit militaire au Moyen-Orient s’est tout de suite traduit par une crise des approvisionnements en produits énergétiques. Il s’agit de deux maillons essentiels de l’activité économique et du commerce international qui sont touchés, en l’occurrence l’énergie et la logistique.
Si cela perdure encore, et qu’il n’y ait pas d’issue immédiate au conflit militaire avec l’Iran, cela va probablement se transmettre aux places boursières. Dans ce cas précis, la prime de risque géopolitique se traduira en sens inverse par rapport au marché pétrolier.
Ce sera la chute des cours boursiers qui sera attendue avec un risque de panique. D’autre part, la guerre commerciale USA-Chine pourra s’envenimer car il ne faut pas l’oublier, l’Iran comme le Venezuela représentent des fournisseurs stratégiques de pétrole de la Chine, et tous les deux sont agressés militairement par les USA.
S. R.







