Ancienne plaque tournante du négoce en Algérie, El Eulma opère une mutation historique vers l’industrie. Portée par des incitations fiscales et une politique de substitution aux importations, la cité des Hauts-Plateaux transforme ses capitaux commerciaux en outils de production. Entre l’essor du «Made in Algeria» et l’ouverture vers les marchés africains via la ZLECAF, ce reportage explore comment la «Dubaï algérienne» s’impose désormais comme un pilier industriel stratégique pour l’émergence du pays.
Correspondance particulière de
Mohamed-Amine S.
Il est à peine six heures du matin, mais la brume hivernale qui enveloppe les Hauts-Plateaux sétifiens est déjà déchirée par le ballet incessant des semi-remorques. À l’entrée d’El Eulma, le poste de péage de l’autoroute Est-Ouest ressemble à une écluse régulant un fleuve de marchandises. Bienvenue dans la «Dubaï de l’Afrique», une cité-marché où le génie commercial algérien a érigé un empire du négoce qui s’étend désormais bien au-delà des frontières nationales.
Dans les travées du quartier mythique de « Dubaï », la densité organique de l’activité frappe le visiteur. Chaque mètre carré de trottoir est une vitrine, chaque sous-sol un entrepôt, où des commerçants venus de Tamanrasset, de Nouakchott ou de Tunis se croisent dans une cacophonie de dialectes, unis par le langage universel du profit.
Hadj Ahmed, grossiste en quincaillerie installé ici depuis les années 1990, témoigne de cette effervescence permanente en expliquant qu’El Eulma ne dort jamais vraiment. Selon lui, la ville est devenue le baromètre de la consommation des ménages algériens, où la moindre fluctuation des prix se répercute instantanément à l’autre bout du pays. Cette influence est confirmée par les analyses académiques de l’Université Ferhat Abbas de Sétif.
Dans leurs travaux sur l’espace marchand local, les chercheurs soulignent que la ville a opéré une mutation sociologique profonde, passant d’une simple fonction de redistribution à celle de pôle de commandement économique capable de capter une épargne colossale pour la réinjecter dans le circuit formel.
De l’importation massive à l’intégration industrielle
Le grand tournant de cette décennie réside toutefois dans la nature même des échanges. Sous l’impulsion des réformes nationales visant à réduire la facture d’importation, les barons de l’import-export se muent en capitaines d’industrie.
La zone d’activité d’El Eulma s’est métamorphosée en une véritable ceinture industrielle. Ainsi, le nombre d’unités de production de plastique, de transformation de papier et de montage d’électroménager a crû de manière exponentielle.
Cette transition est portée par des entrepreneurs comme Kamel, gérant d’une unité de luminaires LED, qui affirme que l’avenir réside désormais dans l’intégration locale et la maîtrise des coûts de production plutôt que dans la simple revente de produits finis.
Ce basculement vers l’économie productive transforme radicalement le visage social de la région, particulièrement chez la jeunesse. La figure du jeune « débrouillard » du marché informel s’efface au profit de profils qualifiés. Les centres de formation de Sétif et d’El Eulma enregistrent une affluence record pour des spécialités calquées sur les besoins industriels : maintenance, logistique et électronique de pointe.
Des études universitaires décrivent ce passage à l’industrie comme un stabilisateur social majeur, offrant des perspectives de carrière structurées et protégées par la sécurité sociale à une génération autrefois confinée à la précarité du commerce de rue.
L’insertion professionnelle est d’ailleurs facilitée par le Portail de l’Emploi (ANEM), qui recense une hausse des offres de postes techniques dans le bassin eulmi.
Le levier fiscal au service du « Made in Algeria »
Pour soutenir cette ambition, l’État déploie un arsenal fiscal puissant à travers la Loi de Finances 2026. Afin d’ancrer durablement l’industrie dans ce territoire, les investisseurs bénéficient de réductions d’impôts sur les dividendes réinvestis, d’exonérations massives d’IBS et de TAP durant les premières années d’exploitation, ainsi que de bonifications des taux d’intérêt bancaires.
L’Agence Algérienne de Promotion de l’Investissement (AAPI) joue ici un rôle de facilitateur crucial, notamment pour l’accès au foncier industriel via des contrats de concession de longue durée à taux préférentiels.
Ces mesures visent à pérenniser les investissements et à transformer les flux de capitaux commerciaux en actifs industriels tangibles.
Pourtant, ce géant économique doit encore relever le défi de sa propre croissance. La saturation du centre-ville pousse les autorités de la wilaya à délocaliser les grands dépôts vers des zones logistiques périphériques plus fonctionnelles. L’enjeu est aussi financier.
La Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) El-Hidhab insiste en ce sens sur la nécessaire bancarisation des flux financiers massifs d’El Eulma pour irriguer l’économie réelle. Parallèlement, la modernisation des services de transport, notamment ferroviaire, devient une priorité pour relier plus efficacement les zones industrielles aux ports du nord.
M.-A. S.







