L’extension de la surface agricole utile (SAU) et l’augmentation des surfaces irriguées sont, à bon droit, à côté d’une meilleure productivité à l’hectare, une des préoccupations majeures des techniciens et des responsables gestionnaires du secteur de l’agriculture, particulièrement dans le contexte actuel caractérisé par le déploiement des efforts de toute la collectivité nationale vers la réalisation de la sécurité alimentaire.
Par Amar Naït Messaoud
L’une des conditions essentielles pour l’atteinte d’un tel objectif demeure la notion de terre. Outre le volet foncier-qui concerne le statut juridique des terres qui importe qu’il soit le plus clair possible, dénué de tout contentieux-, la notion de terre renvoie également à la qualité agrologique et édaphique du sol en tant que support physique des cultures et pourvoyeurs d’aliments nutritifs (matière organiques et sels minéraux notamment) pour les végétaux. Ce sont ces critères qui fondent la qualité des terres sur le plan de la fertilité.
Sur ce plan, l’Algérie dispose d’un éventail de terres allant des plus fertiles-dans les plaines côtières, les régions forestières et péri-forestières, les plaines intérieures (entre les deux limites latitudinales de l’Atlas tellien)-, jusqu’aux terres stériles des ergs sahariens, passant par les sols maigres des Hauts Plateaux, mais susceptible d’être travaillés et amendés, et les oasis disposant de fertilités variables.
Outre les qualités que la nature et l’histoire économique ont imprimées aux sols algériens, il se dé- roule sous nos yeux un phénomène qui, à plusieurs endroits du territoire national, fait régresser la fertilité des sols. Il s’agit du phénomène d’érosion dont certaines zones sont prédisposées, plus que d’autres, pour des raisons anthropiques liées aux activités humaines (surpâturage, urbanisation anarchique, pratiques culturales inadaptées, incendies de forêts).
En tous cas, les constats faits par des agents de terrain, des bureaux d’études et des chercheurs universitaires ne manquent pas d’alerter sur l’incessante perte de fertilité grevant les sols dans plusieurs régions de notre pays.
Le constat est établi sur la couche arable du sol- celle censée servir de substrat aux cultures annuelles ou pérennes- qui ne cesse de subir les contrecoups d’une gestion peu rationnelle de la ressource foncière.
En tout cas, le processus de perte des terres arables et fertiles due au phénomène d’érosion tend de plus en plus à prendre des proportions inquiétantes dans notre pays.
La désertification- qui se matérialise par la dégradation des sols in situ suite à leur dénudation, aggravée par les changements climatiques, étant un autre phénomène qui, joint à l’action de l’érosion traditionnelle induite par les eaux de ruissellement, conduit à la réduction drastique des terres de valeur.
En outre, la perte de plus en plus substantielle d’un capital irremplaçable qu’est le sol fait poser une sérieuse hypothèque sur la vie en zone rurale : terrains agricoles, terres forestières, certaines infrastructures de base et des équipements publics.
Dommages collatéraux
Selon les différentes zones écologiques, les étages bioclimatiques (hyperaride, aride, semi-aride, subhumide, humide) et la géomorphologie des diverses régions de l’Algérie, le travail destructeur de l’érosion prend un rythme et amplitude différents.
Pendant longtemps, les efforts des pouvoirs publics pour lutter contre la perte des sols étaient concentrés sur les zones menacées directement par la désertification, à savoir les régions steppiques des Hauts Plateaux. D’où le lancement, au début des années 1970, du projet de barrage vert allant d’El Bayadh à Tébessa, projet ayant bénéficié, depuis 2023, d’une programme de réhabilitation et d’extension à l’horizon 2030.
Des actions d’envergure étaient initiées dans le cadre de cette ceinture biologique (reboisements, arboriculture fruitière, améliorations pastorales, infrastructures de desserte,…).
Les résultats partiels obtenus jusqu’à la fin des années 1980 sont appelés à être consolidés avec la nouvelle vision qui fait appel à une meilleure et étroite coordination avec les populations locales dont la sociologie et le mode de vie sont purement pastoraux. Les zones de parcours (pâturages sauvages) sont des espaces ‘’sacrés’’ qu’on ne pouvait pas fermer impunément par la mise en place d’autres cultures qui excluraient l’élevage ovin.
Les deux logiques qui se s’étaient affrontées sur le terrain ont fini par relativiser les efforts des pouvoirs publics tendant à ‘’moderniser’’ l’occupation et l’exploitation des espaces steppiques.
Au cours de ces vingt dernières années, le phénomène des pertes du sol s’est aggravé en touchant des territoires du nord du pays jusque-là épargnés.
De proche en proche, des monticules se dénudent, des versants s’offrent à l’action destructrice de l’eau et du vent et des volumes importants de terre arable se retrouvent dans les plaines alluvionnaires ou au…fond de certains ouvrages hydrauliques (retenues, barrages) sous forme de vase.
La dégradation de l’environnement est devenue une réalité inquiétante qui risque de neutraliser tous les efforts de la collectivité si une stratégie efficace n’est pas développée pour la stabilisation des sols et la protection des ressources naturelles. L’exemple de l’envasement de certains barrages et retenues collinaires est éloquent dans ce domaine.
Les conséquences du déboisement sont devenues très visibles depuis quelques années. La presse et les réseaux sociaux rapportent, pendant la saison hivernale ou lors d’orages d’automne, des informations relatives aux inondations et éboulements qui touchent les villes et les routes.
La route nationale n°5 (AlgerConstantine), au niveau des gorges de Lakhdaria, et la route nationale n°1 (Blida-Médéa), dans les gorges de la Chiffa, avant sa modernisation en autoroute, ont été obstruées à plusieurs reprises par des chutes de gros blocs déboulant à toute vitesse sur un terrain qui a perdu son ciment naturel, la végétation.
Ce genre de catastrophes dues à des coulées de boue et à la chute de gros blocs dévalant en chute libre les versants de montagnes est récemment connu dans notre pays, c’est-à-dire depuis les grands dégâts de déforestation qui ont commencé au début des années 1990.
Le sol, en s’exposant au phénomène de dénudation, finit par perdre son pouvoir régulateur du régime des eaux. Il voit, du même coup, ses capacités de filtration réduites à néant, ce qui aboutit à une torrentialité accrue de l’écoulement des eaux créant des inondations au niveau des villes et des villages.
Ce dernier phénomène est, bien sûr, aggravé par les constructions illicites sur les zones inondables des berges, pourtant officiellement déclarées non constructibles.
La réponse par le Barrage vert et d’autres projets antiérosifs
L’arrachage des matériaux solides, et particulièrement les limons, par l’action de l’érosion est aussi à l’origine de l’envasement des barrages, ce qui, à la longue, réduira fortement leur capacité de rétention comme c’est le cas pour le barrage du Ksob, touchant les wilayas de Bordj Bou Arréridj et M’sila.
A ce propos, on ne peut que se réjouir de l’esprit de prospective et de l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT) qui a fait mener des études sur la protection des bassins versants des nouveaux barrages construits depuis 2005 (Ben Haroun, Koudiat Acerdoune,…).
La dénudation du sol, particuliè- rement sur les versants déclives, entraîne plusieurs phénomènes en cascades : dérèglement du régime de l’écoulement des eaux (inondations), tarissement des sources de résurgence, diminution de l’offre fourragère dans les pâturages naturels, envasement des barrages d’eau et réduction des produits ligneux (bois et liège) et sous-produits forestiers (plantes médicinales, aromatiques, tanin…), régression des rendements agricoles.
Outre la réhabilitation du Barrage vert, l’Algérie déploie une multitude de programmes et d’actions destinés à lutter contre l’érosion des sols et contre la désertification.
Ce sont les reboisements forestiers, les plantations et aménagements pastoraux dans le domaine de la steppe, les travaux mécaniques destinés à la protection des bassins versants et des berges des cours d’eau, l’amélioration des conduites culturales lorsqu’il s’agit de la céréaliculture sur des terrains en pente, l’amélioration de la texture et de la structure des sols par des fumures et des amendements.
Néanmoins, des efforts demeurent encore à multiplier dans ce contexte particulier de changements climatiques à double problème : augmentation des températures moyennes, avec allongement des périodes sèches, et dérèglement du régime pluvial faisant que, à certains moments imprévisibles de l’année, des pluies torrentielles, s’abattent en l’espace de quelques minutes, entrainant avec elles les matériaux solides (terres, cailloux, blocs de roches) en dévalant les pentes et causant de grands dommages à la qualité des sols sur le plan de la fertilité et de la productivité.
A. N. M.

