Le responsable de ce cluster souligne dans cet entretien qu’un dollar investi dans le solaire en Algérie permet au pays de gagner entre 10 à 13 dollars américains en gaz naturel exporté. Il présente également les atouts, faiblesses ainsi que le potentiel énorme de la filière solaire en Algérie.
Entretien réalisé par Khaled Remouche
- Eco Times : Comment voyezvous l’évolution de la décarbonation dans le monde avec la guerre en Iran, la rupture d’approvisionnement en pétrole et gaz à cause de la fermeture du Détroit d’Ormuz, la flambée des prix des hydrocarbures sur les marchés internationaux ?
Boukhalfa Yaici : Ce qui ce passe est dramatique pour les pays touchés et pour les populations qui paient un lourd tribut. Ce qui fait défaut, ce n’est pas la ressource elle-même. Elle existe en abondance mais la capacité à garantir les routes d’acheminement.
Pour les importations via la mer, cela s’apparente à un embargo non sur un seul pays mais sur de nombreux pays. Les implications ? difficile à dire mais on peut essayer de nous inspirer des crises passées. La plus proche est celle de l’Ukraine.
Cela a poussé l’Union Européenne à réduire ses importations de matières fossiles, de fouetter les énergies renouvelables mais aussi de remettre sur le tapis le charbon et le nucléaire. En 2024, les énergies renouvelables représentaient 48% des sources d’électricité de l’UE, soit environ 43% de sa consommation finale d’énergie.
Pour la Chine, impactée par la crise actuelle, son pari pour les non-fossiles est considéré comme la solution et son plan de développement mise sur une plus grande utilisation des sources non-fossiles dont les EnR (25% en 2030 vs 21,7% en 2025). La Chine développe aussi bien la partie technologie (solaire, éolien, batteries) qu’en terme de déploiement des EnR, le 1er à l’échelle planétaire.
On verra de plus en plus des pays devenir des pays electro-state (électro-états) en opposition aux petro-states (pétro-états). La Chine est sur cette courbe.
Au fond, les pays se préoccupent plus de leurs souverainetés énergétiques que de leurs transitions énergétiques. La tendance sera de réduire leurs dépendances aux importations basées sur les énergies fossiles et de développer l’électrification à grande échelle. Les EnR vont consolider leurs places car c’est ce que tous les pays possèdent en grande quantité. Dans ce contexte qui redistribue les cartes de l’énergie mondiale, l’Algérie se trouve à un carrefour stratégique. Trois scénarios sont plausibles :
- Ralentissement dans la mise en œuvre du programme EnR suite au contexte gazier européen qui est exceptionnellement favorable à continuer à extraire et à exporter des matières fossiles. C’est le même scenario qu’en 2022.La même histoire qui se répète. On se rendra compte à nouveau de cette politique lorsque le marché se retournera. Le retard dans la mise en œuvre du programme des EnR et notre incapacité à juguler la consommation interne vont amener à des arbitrages qui vont se faire au dé- triment des industries intensives en énergie, celles qui devaient assurer la transformation de matières premières et leurs exportations. Dans ce cas, on attendra quelques années avant de voir un nouveau programme en Algérie.
- Une impulsion via la révision du cadre réglementaire du secteur de l’énergie. Impulsion des EnR et de l’efficacité énergétique via de nouveaux modèles économiques, ouverture au financement privé national et international. Des quantités substantielles de gaz naturel seront épargnés et exportés. Au tarif actuel du MWh en Europe, chaque dollar investi dans le solaire permet au pays de gagner entre 10 et 13 US$ en gaz naturel exporté.
- Déploiement massif faisant suite à une révision de la tarification (gaz naturel et électricité) avec une trajectoire qui permet de protéger les plus démunis, de soutenir l’investissement dans l’efficacité énergétique, dans les EnR et dans le stockage d’énergie. L’ouverture du réseau électrique à l’échange d’énergie va permettre de soulager Sonelgaz, de réduire le rythme d’implé- mentation de nouvelles centrales et d’assurer la rentabilité de ses activités. On sera alors sur une vraie trajectoire de décarbonation de notre économie et moins dépendant de la rente procurée par l’exportation des hydrocarbures.
Des actions sont nécessaires. Elles viennent d’être rappelées lors de la dernière réunion du gouvernement avec la restructuration du secteur de l’énergie et des énergies renouvelables. Les directives de Monsieur le Président de la République sont très claires quant à l’accélération de la transition énergétique dans notre pays en s’appuyant sur le programme des EnR et de celui de l’efficacité énergétique.
Au Cluster, nous partageons les objectifs tracés par le Président de la République car la fenêtre offerte par des prix élevés des hydrocarbures à l’export est conjoncturelle et nous devons utiliser les surplus comme leviers pour accélérer la transition énergétique dans notre pays.
Par leviers, nous entendons des mécanismes qui permettront l’implication d’autres parties prenantes en termes d’investissement, de financement, d’apport technologique. Ce n’est pas à l’Etat d’investir. Il peut mettre un cadre et assurer sa mise en œuvre.
- Les 21 centrales photovoltaïques faisant partie du programme de 3200 MW seront livrés en 2026 et 2027. Quel est l’impact sur la création d’emplois, sur l’amélioration du taux d’intégration de la filière ?
Le programme de 3200 MW a démontré son efficience à créer 12000 postes d’emploi directs et d’autres milliers de postes indirects. Les entreprises ont énormément recruté surtout au niveau des Wilaya où sont déployés les 21 centrales solaires PV. C’est un point très positif et pour lequel l’Etat est à féliciter. Une expertise est en train de se constituer. Il faut la renforcer en embrayant sur d’autres programmes d’égale envergure. Les entreprises du Cluster sont prêtes à s’engager pleinement dans un programme de déploiement massif, à condition que les décisions nécessaires soient prises rapidement.
De même que le taux d’intégration qui avait été fixé à un minimum de 35% s’est avéré un autre levier que l’Etat a mis en place et qui a amené les entreprises à investir surtout dans les structures porteuses en acier. Nos entreprises ont eu des plans de charge très importants et c’est à l’honneur de nos pouvoirs public d’avoir compris qu’ils disposent de vrais leviers économiques pour amener des investissements surtout privés.
- Pouvez- citer les projets d’investissements en cours de réalisation ou en voie de lancement par les entreprises locales et les entreprises étrangères qui vont améliorer de manière significative l’intégration du secteur et développer l’exportation d’équipements fabriqués localement ?
L’Algérie dispose d’atouts réels pour attirer les investisseurs dans les EnR. Mais plusieurs obstacles structurels freinent le passage à l’acte. Le premier est l’instabilité réglementaire : les changements de tutelle des EnR sont intervenus en mars 2023, en septembre 2024 et en novembre 2024.
Pour un investisseur dont le projet s’étale sur 20 à 25 ans, cette instabilité est rédhibitoire. Le second est le manque d’application de la réglementation en place à l’exemple de ne pas appliquer par exemple la loi n° 04-09 relative à la promotion des énergies renouvelables dans le cadre du développement durable ou bien le décret exécutif 17-98 définissant la procédure d’appel d’offres pour la production des énergies renouvelables ou de cogénération et leur intégration dans le système national d’approvisionnement en énergie électrique ou au contraire de mettre en place des modèles qui répondent à des conjonctures et qui peuvent être changés ou abandonnés pour des raisons souvent non expliquées.
Le troisième obstacle est le tarif de l’électricité, qui reste sous le coût de production rendant toute rentabilité d’un contrat type PPA impossible dans le cadre actuel.
- Quelle est votre appréciation sur les efforts de formation, le renforcement des ressources humaines dans les domaines des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert ?
La formation dans les métiers de l’énergie en Algérie reste trop généraliste et insuffisamment ancrée dans les besoins opérationnels du secteur. Les compétences en ingénierie de projet et en exploitation et maintenance (O&M) font défaut. Nous encourageons les pouvoirs publics à diversifier les types de formation en créant des centres d’excellence dédiés.
Par exemple, le potentiel dans le domaine de l’EPC, pas uniquement pour le solaire, est important avec un investissement déjà en cours de 10 milliards de $ (dessalement d’eau de mer, raffinerie de Hassi Messaoud, énergie solaire). Le Cluster préconise une académie dans le domaine de l’EPC. C’est un investissement que les entreprises du secteur soutiendront.
- Quelles sont les faiblesses et les contraintes qui freinent le développement des énergies renouvelables ?
Le marché du solaire PV pour le secteur économique type C&I (commercial et Industriel) est inexistant alors que les taxes liées au carbone vont impacter nos entreprises, surtout celles qui exportent.
Le secteur de l’énergie reste un des gros producteurs de gaz à effet de serre à cause de la composante du gaz naturel dans le kWh électrique vendu aux industriels. Selon la CREG (2024), le secteur électrique algérien produit 546 gCO2eq/kWh.
Cette intensité carbone, supérieure à la moyenne mondiale, aura des conséquences directes sur les entreprises algériennes exportant vers l’Europe, qui devront payer la taxe CBAM sur cet écart à partir de 2027.
Le tarif de l’électricité obère toute possibilité de développer un marché libre. Pour pallier à l’inexistence de ce marché, l’Etat a mis en place une déduction d’impôt limité à 5% dans le cadre de la loi de finances pour 2026. L’Article 103 de la LF 2026 dans sa version actuelle est un signal, pas un levier.
Pour le rendre décisif dans le choix de l’investisseur, il faut l’amener à un minimum de 20%. Les gains sont davantage procurés par les quantités de gaz naturel économisé et exporté.
D’après nos estimations, au taux actuel du MWh de gaz naturel vendu en Europe, chaque dinar que l’Etat laisse comme déduction à l’investisseur, il récupère 18 DA à l’export. Sans compter la dynamique liée à la création d’emploi, l’utilisation ses capacités locales en industrie et en service, etc.
- Quel est le potentiel de l’énergie solaire et éolien à réaliser en Algérie entre 2027 et 2040 avec les projets South H2 et Medlink?
Ces deux projets sont des projets transcontinentaux. Ils viennent dans la lignée des gazoducs reliant l’Algérie à l’Europe en s’inscrivant dans la politique de l’UE d’atteindre la neutralité carbone en 2050 en ayant recours aux technologies bas carbone.
Les électrons verts pour l’électricité et les molécules vertes pour l’hydrogène constituent une des réponses des technologies bas carbone.
Pour les initiateurs de ces 2 projets, Medlink, destiné à transporter de l’électricité verte de 2 GW nécessitera 10 GW en énergies renouvelables. Pour SoutH2 Corridor, il s’agit de transporter 4 millions de tonnes par an d’hydrogène vert équivalent à 163 TWh.
Pour vous donner un niveau de capacité requise pour ce projet de très grande envergure, les estimations portées par la feuille de route algérienne de l’hydrogène publiée en 2023, étaient d’avoir 25 GW entre solaire et éolien pour exporter 1 million de tonnes par an équivalent à 40 TWh. Si on passe à 163 TWh par an, cela requiert une centaine de GW.
Ces projets s’inscrivent dans un horizon 2035-2040. La fenêtre 2026-2030 est celle où l’Algérie doit poser les bases réglementaires et industrielles sans lesquelles ni Medlink ni SoutH2 ne pourront se concrétiser.
- Qu’en est -il du hors réseau et de son potentiel en Algérie ?
Le hors réseau est le grand oublié de la politique EnR algérienne. Son potentiel est pourtant considérable, notamment pour le monde agricole. En 2023, les chiffres publiés par le CEREFE, étaient de l’ordre de 40 MWc soit 10% de la capacité installée à l’époque. L’effort d’électrification reste porté par les secteurs de l’intérieur, l’habitat, les télécoms, etc. Pas par le secteur de l’énergie.
C’est une occasion manquée. Le solaire décentralisé hors réseau aurait permis à la fois de réduire la charge sur le ré- seau Sonelgaz et d’électrifier durablement ces zones à moindre coût pour les finances publiques.
Sonelgaz a préféré raccorder plus de 100.000 exploitations agricoles en les raccordant aux réseaux électriques disponibles. Elle aurait pu consacrer une partie du budget alloué par l’Etat pour le faire avec des solutions de type EnR décentralisé et en hors réseau.
Nous espérons que la feuille de route du secteur pour la période 2026-2028 va rectifier le tir et consacrer une partie du budget de l’Etat pour servir de leviers auprès des agriculteurs et des industriels.
- Y a-t-il une visibilité aujourd’hui sur les nouveaux programmes de développement des énergies renouvelables et leur financement ?
R : Au-delà des contraintes déjà citées, le manque de visibilité pour l’après-3200 MW est préoccupant. On ne voit ni la consistance, ni le mode de financement ni le mode de gestion. On devrait s’inspirer de ce que fait ALNAFT dans le domaine des hydrocarbures qui annoncent régulièrement des appels à investisseurs pour des blocs à explorer.
L’Algérie a déjà démontré qu’elle peut mobiliser des ressources considérables en peu de temps quand la décision politique est prise au plus haut niveau (exemple pour Gara Djebilet).
Le programme EnR ne manque pas de ressources. Il manque d’une décision de premier niveau. Le Président de la République a montré qu’il peut mobiliser les ressources du pays en temps record quand la décision est prise.
Le Cluster se tient disponible pour contribuer à la feuille de route opérationnelle, avec les données, les analyses et le réseau d’entreprises nécessaires pour passer rapidement à l’acte.
K. R.







