Sur les cimes de la commune de Saharidj, là où le calcaire du Djurdjura défie l’azur, le village d’Ath Hammad abrite une escale de caractère : le Gîte Lalla Khedidja. Plus qu’un simple refuge pour randonneurs, cet établissement incarne le renouveau d’un tourisme de montagne authentique, mêlant hospitalité ancestrale, gastronomie du terroir et exploration sauvage. Entre les légendes de la sainte patronne des sommets et les sentiers escarpés du Tamgut, voyage au cœur d’une Kabylie qui culmine entre ciel et terre…
Par Lyazid K.
À mesure que la route serpente depuis Saharidj vers les hauteurs de la majestueuse montagne, le tumulte de la plaine s’efface au profit d’un silence souverain, seulement troublé par le souffle des cimes. L’arrivée au village d’Ath Hammad marque un choc visuel qui saisit le voyageur dès le dernier virage.
Le regard bute d’abord sur l’imposante silhouette du Tamgut, ce dôme magistral qui culmine à 2 308 mètres, avant de se perdre dans l’immensité de la vallée de M’Chedallah qui s’étire à ses pieds comme un tapis d’émeraude et d’ocre.
Le gîte s’intègre à ce décor avec une humilité étudiée, respectant les codes de l’habitat montagnard. Ici, l’architecture n’agresse pas le paysage ; elle l’épouse. Les murs épais et les cours baignées de lumière invitent à la contemplation, faisant de chaque fenêtre un tableau vivant où la brume matinale danse avec la silhouette robuste des chênes verts et l’éclat solaire des genêts en fleurs.

Yemma Khelidja Thoukrifth, ou l’âme mystique gravée dans le calcaire
On ne saurait séjourner en ces lieux sans invoquer la figure tutélaire qui donne son nom au sommet et au gîte. Lalla Khedidja, que la mémoire populaire célèbre sous le nom de Yemma Khelidja Thoukrifth, n’est pas qu’une simple référence géographique ; elle est l’âme protectrice de ces montagnes.
Issue de la tribu des Imcheddalen au XVIe siècle, cette poétesse et mystique kabyle a marqué l’histoire par sa piété et sa force de caractère.
La légende, encore vive dans les récits des anciens d’Imcheddalen, raconte qu’elle gravissait les pentes escarpées du Tamgut pour s’isoler dans la prière, cherchant dans l’azur et le silence des cimes une proximité avec le divin.
Son surnom, Thoukrifth, évoque dans la tradition locale cette marche entravée ou particulière, signe d’une vie de renoncement et de dévotion qui a fini par s’identifier à la roche elle-même.
En baptisant leur refuge de ce nom, les hôtes ne font pas qu’honorer une sainte ; ils inscrivent le tourisme moderne dans une continuité historique et sacrée. Séjourner ici, c’est accepter de marcher dans les pas de cette sentinelle de l’invisible, entre la solidité de la terre berbère et les aspirations célestes qui flottent encore sur le plus haut sommet du Djurdjura.
Le gîte devient alors bien plus qu’une étape, il est le gardien d’un patrimoine immatériel qui palpite à chaque lever de soleil sur la crête.

Une odyssée gourmande au parfum de montagne
Au retour d’une ascension, l’épuisement des corps s’efface instantanément devant les délices du terroir de Saharidj. La table du gîte ne se contente pas de nourrir ; elle rend un hommage vibrant à l’hospitalité séculaire des Imchedallen, cette confédération de tribus dont la générosité est aussi vaste que les horizons qu’ils habitent.
Ici, l’étranger n’est jamais un passant, mais un invité de marque pour qui l’on dresse le meilleur de la meida.
Chaque plat raconte le lien charnel entre l’homme et cette terre indomptable. On y déguste un couscous à l’orge ou au gland d’une finesse rare, véritable trésor de subsistance, généreusement arrosé d’une huile d’olive pressée à froid, dont l’ardence fruitée et intense trahit la force des sols calcaires.
Le «Seksu s uferru», ce couscous aux herbes forestières dont le secret se transmet de mère en fille, ou les galettes de blé dur croustillantes, marquées par le baiser du feu de bois, dégagent des arômes boisés qui réchauffent l’âme autant que les muscles.
Ces mets, escortés de légumes secs fondants, de miel de montagne aux vertus médicinales et de viandes séchées au grand air, ne sont pas de simples repas. Ils constituent le carburant ancestral des montagnards, une partition de saveurs rustiques qui sublime le savoir-faire des femmes de la région.
Dans chaque bouchée, c’est toute la noblesse de la culture kabyle qui s’exprime, transformant la tablée en un moment de communion où le partage devient un art de vivre.

Les sanctuaires du Djurdjura sauvage
Pour les amoureux de l’effort, le gîte constitue la rampe de lancement idéale vers les sanctuaires naturels du Parc National du Djurdjura. L’ascension vers la crête escarpée du Tamgut offre une récompense absolue : un regard souverain qui embrasse simultanément l’azur de la Méditerranée au nord et les horizons cuivrés des portes du Sahara au sud.
Plus bas, la forêt de Tala Rana déploie son silence sacré, où les cèdres millénaires dressent leurs branches comme des bras vers le ciel. Chaque sentier ici raconte une histoire de persévérance et de beauté pure, tracée dans un calcaire immuable.
Cette terre de haute altitude abrite des abîmes légendaires, à l’image du gouffre de l’Anu n’Iffis (Gouffre du Léopard), dont les profondeurs vertigineuses attirent les explorateurs du monde entier.
Entre les falaises abruptes où l’aigle royal dessine des orbes majestueux et les clairières secrètes où s’ébattent les macaques magots, la nature s’exprime avec une puissance sauvage et intacte.
L’immensité des parois rocheuses et la rudesse des lapiaz imposent une leçon d’humilité à chaque pas. Devant cette géologie tourmentée et ces panoramas qui s’étendent à l’infini, l’homme retrouve sa juste place de spectateur privilégié, témoin de la force tranquille d’une montagne qui semble défier le temps lui-même.

Djamel, l’architecte d’un renouveau montagnard
Le Gîte Lalla Khedidja ne se résume pas à une simple halte technique pour marcheurs ; il est le fruit de la vision et de la persévérance de son gérant, Khaber Djamel.
Homme de terrain et enfant de ces cimes, il incarne ce renouveau d’un tourisme de montagne à la fois respectueux et profondément conscient. En valorisant avec une passion communicative les sentiers du Djurdjura et en utilisant les réseaux sociaux comme une fenêtre ouverte sur les splendeurs de Saharidj, Djamel a réussi le pari de faire rayonner sa région bien au-delà des frontières du Djurdjura.
Son action dépasse la simple gestion hôtelière : c’est un acte de foi envers son terroir qui préserve l’économie du village tout en veillant, comme une sentinelle, sur la fragilité de cet environnement d’altitude.
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Ce projet, qu’il porte à bout de bras, redonne une vitalité inespérée aux villages de montagne qui, autrefois, s’étiolaient sous le poids de l’exode.
Grâce à son accueil chaleureux et sa connaissance encyclopédique du massif, une sérénité profonde s’installe sur la terrasse dès que le crépuscule étire l’ombre du sommet sur la vallée.
Dans la clarté souveraine des nuits étoilées de Saharidj, sous le regard bienveillant de cet hôte infatigable, on comprend que ce refuge est bien plus qu’une maison : c’est un trait d’union vivant, tissé par Djamel, entre la terre sacrée des ancêtres et les aspirations de liberté des nouvelles générations.
L. K.
Accès :
Depuis Alger —> Autoroute Est-Ouest, sortie M’Chedallah. —> Suivre Saharidj puis —> monter vers Ath Hammad.
Contact :
Réservation indispensable auprès de Khaber Djamel (via la page Facebook «Gîte d’étape Lalla Khedidja») ou simplement par téléphone au : 0794.66.58.30.
Équipement :
Prévoir des vêtements chauds pour les soirées, même au printemps, car l’altitude rafraîchit les cœurs et les corps.
Des soirées ramadhan au niveau du gîte : Entre spiritualité et convivialité
Le mois de Ramadhan offre une opportunité unique de vivre la spiritualité des cimes au Gîte Lalla Khedidja. Durant ce mois sacré, l’expérience s’étend au-delà des murs de l’établissement pour une immersion totale dans la vie des villages environnants. En fin de journée, des sorties sont organisées pour rejoindre les places villageoises où se préparent des Iftars en plein air. Rompre le jeûne avec les habitants, face au soleil couchant qui embrase les parois calcaires du Tamgut, constitue un moment de communion rare. Cette gastronomie du terroir partagée à la belle étoile, entre
une chorba fumante et des produits de la ferme, fait rimer authenticité et sérénité absolue avant de regagner la chaleur du gîte.
La magie se prolonge dès le retour avec des veillées musicales habitées par l’émotion. Les soirées sont animées par des chants traditionnels et des mélodies kabyles qui s’élèvent dans la nuit fraîche. Le son du luth ou du bendir résonne avec clarté dans la cour, invitant à la poésie et à la contemplation sous une voie lactée d’une pureté saisissante. C’est une immersion totale dans l’identité des Imchedallen, où chaque note semble répondre à l’écho de la montagne.
Pour clore ces moments de fraternité, des randonnées nocturnes sont régulièrement organisées. Ces sorties digestives, tracées aux alentours immédiats, permettent aux visiteurs de s’imprégner de la fraîcheur nocturne et de la pureté de l’air montagnard. Sous la lueur de la lune, les sentiers d’Ath Hammad révèlent une autre facette de leur beauté, offrant aux jeûneurs une parenthèse de bien-être physique et spirituel avant le retour au calme.
L. K.







