Ce que l’Algérie compte comme héritage de l’activité artisanale et ce qu’elle exploite encore comme produits du terroir spécifiques à des régions bien déterminées du pays, sont censées s’intégrer progressivement dans la nouvelle économie tendue vers la le maximum de diversification de ses activités. Ces créneaux qui font partie de l’histoire économique, sociale et culturelle des populations qui en sont les porte-étendards, gardent un caractère de patrimonialité très précieux, ce qui leur confère une place de choix dans la configuration du paysage socio-économique.
Par Amar Naït Messaoud
L’on sait, néanmoins, que la situation traversée au cours des trois dernières décennies par les activités de l’artisanat et de l’exploitation des produits du terroir, prend l’allure d’une quasi rupture avec le poids de l’héritage qui est le leur.
Le volume, le rythme, la variété et le poids de ces activités ont été peu à peu neutralisés par une économie rentière, extravertie. Ceux parmi les acteurs de ces secteurs qui ont survécu aux soubresauts d’une fausse modernité ont dû la pérennité de leur métier à une extraordinaire volonté, un engagement à toute épreuve dans un contexte qui avait tous les moyens de décourager les anciens métiers.
Gens de la campagne, femmes et hommes, exerçant dans la vannerie, bijouterie, la tapisserie, ébénisterie, la sparterie, la poterie, l’exploitation des fruits des bois (arbouses, câpres, azéroles, châtaignes, glands,…) et l’agriculture de montagne (figues, cerises,…etc.), ont vu leurs métiers chamboulés par le nouveau commerce et éreintés par l’importation inconsidérée au début des années 2000, y compris des produits de faux artisanat, d’ersatz de produits nobles (semi-industriel ou totalement industriel).
Aujourd’hui, la reprise commence à se faire, mais il n’est pas aisé d’effacer les handicaps hérités d’une économie complètement extravertie.
Le mouvement qui se réamorce est une combinaison de bonnes volontés nichant dans certains milieux éclairés de l’administration, d’une part, et élisant domicile chez ces familles rurales, tenant absolument à perpétuer le message ancestral d’une économie, d’une culture et d’une société attachée à sa terre et vivant de ses produits.
Chaînons manquants
Dans la configuration actuelle de l’économie nationale et de l’administration, en dehors des grandes réflexions sur les voies et moyens de redynamiser l’économie nationale par le truchement de la relance du secteur industriel et l’élargissement de sa base productive, ainsi que par le moyen du développement d’une agriculture moderne à même d’assurer la sécurité alimentaire des populations, les efforts pour y intégrer des pans entiers de l’économie familiale ou domestique-basée sur l’artisanat et les produits du terroir- tardent à être couronnés de succès; du moins, ces efforts, fournis par quelques producteurs isolés ou par des associations d’artisans, peinent à avoir un impact bien visible sur le terrain, c’est-à-dire sur le plan de la production, de la commercialisation et de la création d’emplois.
L’économie familiale, telle qu’elle était intégrée dans les projets de proximité de développement rural au début des années 2000, avait, elle également, peiné peine à imposer sa présence dans la création de postes de travail permanents et dans les circuits de commercialisation.
Pourtant, des sommes conséquentes étaient consenties par les pouvoirs publics au titre de soutien aux activités familiales portant sur les produits du terroir et de l’artisanat.
Incontestablement, les potentialités naturelles, l’héritage culturel et la reconfiguration du champ économique national militent en faveur d’une prise en charge rationnelle et efficace de gisements d’économie familiale qui nichent dans les foyers algériens ruraux.
À l’échelle des autres pays du monde, l’Algérie a enregistré de grands retards dans ce domaine. On estime que près du tiers de la production agricole européenne est assurée par les potagers familiaux, dont la superficie moyenne de chacun d’eux ne dépasse pas quelques dizaines de mètres carrés.
De même, la part des produits artisanaux dans le produit intérieur brut est des plus conséquents.
Il se trouve que, en Algérie, le rythme effréné des importations avait intégré dans sa logique infernale l’achat de produits de fantaisie et des ersatz de produits d’artisanat européens et chinois, qui ont contribué à casser davantage le déjà faible tissu d’ateliers d’artisanat et certaines traditions de travail qui étaient, jusqu’à un passé récent, génératrices de produits du terroir.
Les professionnels de ces métiers ne savaient plus à quel sain se vouer, face à une concurrence déloyale qui s’effectue de manière insidieuse sous le prétexte de la mondialisation.
Or, la préservation et la promotion de ces précieux legs ancestraux, situés à cheval entre l’économie et la culture requièrent imparablement une véritable politique offensive tendue vers leur prise en charge sur le plan de l’acquisition de la matière première, de facilitation de l’accès au marché, des dégrèvements fiscaux et de soutien à l’agriculture de montagne sous toutes ses facettes.
Les espoirs de relance
Ces métiers combinent et agrègent l’économie familiale et domestique avec les valeurs culturelles et patrimoniales du peuple.
C’est pourquoi, l’intelligence, le sens élevé des valeurs culturelles et le patriotisme sont censés guider l’action des structures administratives du pays, qu’elles relèvent du secteur de la culture, de l’artisanat, de l’agriculture ou d’un autre secteur en relation avec le métier considéré.
On a eu le loisir, au début des années 2000, au moment même où régnait l’aisance financière (al bahbouha el malia), de vérifier l’inanité des actions de prestige, à l’image de la célébration du mois du patrimoine, s’étalant du 18 avril eu 18 mai de chaque année.
On sait ce que sont devenues un certain nombre de micro-entreprises, conduites par des jeunes, et qui ont voulu investir dans un domaine supposé en friche, en tentant de moderniser des métiers traditionnels : fabrication de tapis, poterie, ébénisterie, argenterie, dinanderie, etc.
Ces entités ont subi le sort peu glorieux de toute entreprise nouvelle et qui fait face à des situations inédites : absence ou cherté de la matière première, inexistence des circuits de commercialisation, marge bénéficiaire trop faible ou inexistante.
Un fabricant de pilons traditionnels en bois (mehrez) nous raconte sa mésaventure dans un marché hebdomadaire. C’est lui-même qui achète l’arbre sur pied, en l’occurrence le frêne.
Avec ses frères, il se met à le débiter en billons. Ils transportent les billons de bois dans un garage loué par eux afin de les dimensionner selon les contours de l’objet à fabriquer. Après, c’est le passage au tour. Les objets ainsi fabriqués sont transportés sur les marchés hebdomadaires de la région à l’aide d’une vieille camionnette.
Les charges réelles, sans marge bénéficiaires sont évaluées à quelque 1000 dinars. Lassés de passer des semaines entières sur les marchés sans pouvoir vendre sa marchandise en quantité suffisante, l’aîné des frères finira par les brader à 500 dinars.
Un calcul antiéconomique qui lui permettra juste de payer le propriétaire du frêne qui attend son dû depuis six mois. L’unité de pilons ferma boutique au bout d’une année. C’est là un exemple parmi d’autres, illustrant le destin peu enviable auquel sont réduites les petites unités artisanales.
À Boussaâda, M’Sila, Djelfa, et dans d’autres régions des Hauts Plateaux, se sont tous les fabricants de vannerie et sparterie qui avaient mis la clef sous le paillasson, face aux produits d’importation et face aussi au sachet noir national en plastique donné gratuitement comme emballage.
Le panier en alfa, en sparte ou en palmier nain (doum) a presque disparu des marchés, demeurant plutôt comme objet de curiosité sans poids économique.
L’idée avait circulé un moment sur la possibilité d’abandonner le sachet en plastique, ou du moins d’en réduire l’usage, mais sans suite. Outre sa nature polluante, le sachet d’emballage continue de livrer une concurrence au panier, corbeilles et autres filets de fabrication locale.
Venant des Hauts Plateaux steppiques, du Titteri, de Haute Kabylie et d’autres lieux, ces produits biologiques, sains, hautement esthétiques, culturellement porteurs de sens, sont réduits aujourd’hui en peau de chagrin.
Les maîtres tisseurs d’alfa, les manieurs de rotin, les fileurs de paille, les tresseurs d’osier, ont « déposé leur bilan » devant le tribunal de la fausse modernité. Ils ont été contraints de changer de métier, y compris par l’exode vers les villes.
Aujourd’hui, la volonté de relance de l’artisanat algérien et des produits du terroirs exprimée par les pouvoirs publics devrait se conjuguer avec la volonté et les espoirs qui demeurent des acteurs de terrain, y compris les jeunes habités par le désir de perpétuer les métiers ancestraux de leurs régions respectives.
Les fabricants d’objets culturels, les artisans, les promoteurs des produits du terroir-y compris alimentaires, à l’image du miel, des arbouses, des figues fraiches et des figues sèches, des figues de Barbarie, etc.- sont en attente d’une politique vigoureuse de l’État qui accompagne leurs efforts combien méritoires, aussi bien sur le plan de l’économie familiale que la défense des valeurs culturelles algériennes.
A. N. M.







