Plus que jamais, l’axe Alger-Pékin entame une mue structurelle sans précédent. Longtemps cantonnée à une logique de «commandes publiques» où les entreprises chinoises bâtissaient les infrastructures de base, la relation bilatérale s’est métamorphosée en un partenariat industriel productif. En ce début d’année 2026, les chiffres de l’Agence Algérienne de Promotion de l’Investissement (AAPI) confirment cette tendance, avec pas moins de 42 projets d’envergure portés par des capitaux chinois, pour un montant global de 4,5 milliards de dollars, officiellement enregistrés, marquant par-delà l’avènement d’une ère fondée sur la co-production et le transfert technologique.
Par Lyazid Khaber
Le temps où la présence chinoise se limitait au secteur du BTP (Bâtiment et Travaux Publics) semble révolu. Sous l’impulsion du nouveau cadre législatif algérien, huit accords stratégiques récents ont scellé une alliance industrielle profonde, particulièrement dans la transformation mécanique et sidérurgique.
Au cœur de cette dynamique, le consortium GENERTEC/CNTIC joue un rôle pivot. En effet, l’entreprise s’est engagée dans la création d’unités de production de matériel ferroviaire et de maintenance de pointe sur le sol algérien.
Ce passage à une phase de production locale vise non seulement à répondre aux besoins du marché national, mais aussi à faire de l’Algérie un exportateur de composants industriels vers le bassin méditerranéen.
«Nous ne sommes plus dans une logique de simple achat d’équipements sur étagère», confie un cadre de l’AAPI sous couvert d’anonymat. «La priorité est désormais donnée à l’intégration locale. Les partenaires chinois l’ont compris: l’accès au marché algérien est désormais conditionné par l’apport technologique et la création d’emplois qualifiés.»
Le réveil du géant de fer
L’un des piliers de ce partenariat de «nouvelle génération» réside dans la valorisation du potentiel minier algérien, longtemps sous-exploité.
Le projet de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf, est devenu le symbole de cette synergie technico-économique. Le développement de ce gisement, l’un des plus grands au monde, est soutenu par l’expertise de la China Railway Construction Corporation (CRCC).
L’enjeu est double puisqu’il concerne la mise en place d’unités de déphosphoration du minerai de fer pour alimenter la sidérurgie nationale ; et la construction du corridor ferroviaire Béchar-Tindouf-Gara Djebilet, long de 950 km, officiellement achevé et opérationnel depuis son inauguration le 1er février dernier par le président Abdelmadjid Tebboune.
En effet, la ligne est entrée en phase opérationnelle pour assurer le transport du minerai de fer et dispose d’une capacité logistique pouvant atteindre 50 millions de tonnes par an, selon l’Anesrif. Ce «chemin de fer minier» est en effet, essentiel pour le transport des millions de tonnes de minerai vers les ports du Nord.
Dans ce cadre, l’apport chinois n’est pas seulement financier ; il est avant tout logistique et technique, permettant de surmonter les défis topographiques complexes du Sahara algérien, affirme-t-on de sources bien au fait du dossier.
Souveraineté et transfert de compétences
D’autre part, si les mines et l’industrie lourde occupent le devant de la scène, les secteurs de l’énergie et des technologies de l’information ne sont pas en reste.
Sinopec, géant des hydrocarbures, a intensifié ses investissements dans l’exploration et la récupération assistée de pétrole, tout en signant des mémorandums pour le développement de l’hydrogène vert, filière d’avenir pour l’Algérie.
Sur le front de la numérisation, Huawei continue de renforcer l’infrastructure numérique du pays. Au-delà du déploiement progressif de la 5G, la firme chinoise a multiplié les centres de formation en Algérie. Concernant le transfert de compétences, ce ne sont pas moins de 5.000 ingénieurs algériens ont été formés aux technologies du Cloud et de l’IA via les programmes académiques de Huawei.
Cela va également pour la connectivité, où le partenaire chinois apporte son soutien à la modernisation des réseaux de fibre optique pour soutenir l’économie numérique naissante.
Une gouvernance rénovée pour sécuriser les IDE
L’accélération de ces flux financiers n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de la refonte de la gouvernance économique algérienne. La Loi sur l’Investissement de 2022, couplée à la création de l’AAPI, a instauré un climat de confiance pour les Investisseurs Directs Étrangers (IDE).
La stabilité juridique et la suppression de la règle 51/49 pour les secteurs non stratégiques ont été des signaux forts envoyés à Pékin.
Selon les derniers rapports de l’Ambassade de Chine à Alger, les investisseurs chinois apprécient particulièrement les «guichets uniques» qui réduisent drastiquement les délais de traitement des dossiers. Cependant, une nuance de taille marque cette nouvelle relation, à savoir la souveraineté économique.
L’Algérie finance désormais une part plus importante de ses projets d’infrastructure sur ses fonds propres ou via des partenariats public-privé (PPP) équilibrés. L’objectif est évidemment, d’éviter le piège de l’endettement excessif tout en captant l’expertise de pointe.
L’Algérie, futur Hub Afrique-Méditerranée
En 2026, le partenariat Algérie-Chine dépasse le cadre d’une simple relation commerciale pour devenir un levier de diversification économique pour Alger et une porte d’entrée stratégique pour Pékin vers le marché africain (ZLECAf) et européen.
L’Algérie ne se contente plus d’être un consommateur de produits manufacturés chinois ; elle aspire à devenir une plateforme industrielle régionale.
En intégrant les chaînes de valeur mondiales grâce au soutien technologique de la Chine, tout en préservant son autonomie de décision, l’Algérie dessine les contours d’une nouvelle voie de développement.
Si les défis de l’intégration locale et de la productivité subsistent, le cap est clairement fixé vers une économie où l’industrie et les mines seront les nouveaux moteurs de la croissance hors-hydrocarbures.
Analyse des indicateurs clés (Données 2025-2026)
| Secteur | Nombre de projets | Investissement estimé (Mds $) | Partenaire principal |
| Mines & Sidérurgie | 12 | 2,1 | CRCC / CMH |
| Industrie Ferroviaire | 05 | 0,9 | GENERTEC |
| Énergie & Chimie | 15 | 1,2 | Sinopec / CNPC |
| Technologies & Services | 10 | 0,3 | Huawei / ZTE |
L. K.
Échanges commerciaux : La barre des 13 milliards de dollars franchie
Le Forum des affaires algéro-chinois, tenu 15 avril 2025, au Centre international des conférences (CIC), marque une étape charnière dans la consolidation des relations entre Alger et Pékin.
Loin d’être un simple rendez-vous diplomatique, cette rencontre s’inscrit dans la mise en œuvre concrète du Deuxième plan quinquennal de coopération stratégique globale (2022-2026). Devant un parterre de chefs d’entreprise et de décideurs, l’accent a été mis sur le passage d’une relation strictement commerciale à une véritable intégration industrielle.
Sous l’égide de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI), les échanges ont mis en lumière une volonté commune de colocalisation. Les autorités algériennes ont présenté les avantages de la nouvelle loi sur l’investissement pour attirer les capitaux chinois dans des secteurs clés tels que l’énergie, les mines et les infrastructures. Le projet emblématique de la mine de fer de Gara Djebilet et les partenariats avec Sinopec illustrent cette ambition de transformer les ressources locales grâce à l’expertise technologique chinoise.
Le bilan chiffré de cette coopération témoigne d’une vitalité exceptionnelle. Selon les données partagées par l’ambassade de Chine, les échanges commerciaux ont franchi la barre des 13 milliards de dollars, tandis que plus de 40 projets d’investissement direct ont été enregistrés. Cette dynamique est soutenue par le Conseil du renouveau économique algérien (CREA), qui encourage les opérateurs nationaux à s’allier aux géants chinois pour moderniser l’outil de production national et favoriser le transfert de technologie.
Enfin, l’avenir de ce partenariat semble se dessiner sur le terrain de la souveraineté financière et numérique. Les deux pays explorent désormais des mécanismes de facilitation des paiements et une coopération accrue dans l’économie verte. En se positionnant comme la porte d’entrée du marché africain pour la Chine, l’Algérie
réaffirme son rôle de partenaire stratégique incontournable en Méditerranée, transformant une amitié historique en un levier de croissance durable.L. K.







