Longtemps cantonnée à une fonction de périphérie extractive, l’Afrique aspire désormais au statut d’espace central dans la recomposition et la co-détermination des chaînes de valeur mondiales et des équilibres de puissance. La notion de «frontière géoéconomique» est définie aujourd’hui comme (1) territoire d’innovation institutionnelle où s’inventent de nouveaux modèles de développement et (2) épicentre d’une recomposition des chaînes de valeur mondiales. Pour l’Afrique, l’enjeu est vital : il consiste à convertir ses atouts en instruments de souveraineté. En clair : transformer le capital naturel, démographique et technologique du continent en de véritables leviers de souveraineté, de puissance et d’influence dans un monde impitoyable. Le continent doit opérer une transition d’une économie de rente vers un système structuré et finalisé de développement endogène.
Par Dr Mohamed Bacha,
ancien Ministre de l’Industrie
Expert en intelligence économique et planification stratégique
I. Vulnérabilités systémiques persistantes.
Des défis géostratégiques pressants Malgré son potentiel et l’embellie ici et là des croissances économiques des dernières années, le continent peine a surmonter des fragilités structurelles qui entravent son autonomie stratégique :
* Sécurité alimentaire : Une forte dépendance aux importations céréalières, avec plus de 40 % des céréales
consommées importées (FAO, 2023), expose le continent à une double vulnérabilité : les États aux chocs géopolitiques et aux déficits structurels de productivité agricole et les populations à la précarité et à la volatilité des prix.
* Dette publique : Le service de la dette capte plus de 20 % des recettes dans de nombreux États, créant une éviction structurelle des investissements stratégiques dans les infrastructures critiques régaliennes, limitant les marges de manœuvre contracycliques des États et constituant des « bombes à retardement » géopolitiques.
* Souveraineté numérique : Avec 90 % du trafic internet transitant par des infrastructures extérieures contrôlées par des consortiums extra-africains (notamment Google, Meta, et opérateurs télécoms internationaux], le continent subit une dépendance technologique et une fuite de valeur économique, doublée d’une asymétrie informationnelle, où la captation des données locales par des acteurs exogènes prive l’Afrique
de sa propre intelligence économique.
* Rivalités géoéconomiques : Terrain d’affrontement entre modèles de partenariat asymétriques (américains,
chinois, européen, émergents), l’Afrique doit naviguer entre opportunités d’arbitrage et risques de fragmentation.
II. Leviers de rééquilibrage
Pour inverser ces tendances, l’Afrique dispose d’atouts de rupture :
* Dividende démographique : Avec plus de 60 % de la population âgée de moins de 25 ans, le continent possède un moteur de croissance central, et d’ici 2035 la population en âge de travailler devrait augmenter de
450 millions (Banque mondiale).
Ce potentiel ne se transformera en dividende qu’à condition d’investissements massifs dans le capital humain et les infrastructures productives, faute de quoi il constituera un risque sociopolitique majeur (explosion du chômage des jeunes déjà à 30 % en moyenne).
* ZLECAf : la Zone de libre échange continentale africaine est la plus vaste zone de libreéchange au monde par sa démographie, elle peut stimuler les chaînes de valeur africaines via une convergence productive, logistique et réglementaire.
Portée par un marché potentiel de 1,3 milliard de consommateurs, la ZLECAf pourrait accroître sensiblement le commerce intra-africain
Plus qu’un simple accord commercial, la ZLECAf se profile comme un moteur de transformation sociale sans
précédent : elle pourrait permettre à près de 100 millions d’Africains de sortir de la pauvreté en moins
d’une décennie.
En ciblant à la fois l’extrême précarité (30 millions de personnes) et la pauvreté modérée (68 millions), ce projet ambitieux vise à élever le niveau de vie global par une hausse des salaires réels de 10 %.
Ce n’est pas seulement une question de chiffres, mais la naissance programmée d’une véritable classe moyenne continentale, socle de la stabilité économique de demain.
Le commerce intra-africain se profilerait à 25-20%, à partir d’une base actuelle de seulement 15 % (contre 60 % en Asie et 70 % en Europe), à condition d’une convergence réglementaire effective et d’investissements
logistiques ciblés.
Plus qu’un simple accord commercial, la ZLECAf est l’acte de naissance d’un destin partagé ; elle constitue un levier potentiel d’intégration industrielle et de consolidation économique continentale, socle d’une souveraineté retrouvée.
* Souveraineté financière : L’essor de groupes panafricains et la révolution Fintech (70 % des transactions mondiales de mobile-money) renforcent l’inclusion financière et l’autonomie économique
III. Le rôle stratégique des minerais africains dans la transition énergétique
Le sous-sol africain regorge de ressources stratégiques indispensables à la transition énergétique :
70 % du cobalt mondial (RDC), 50 % du manganèse, 70 % du platine et d’importantes ressources inexploitées en terres rares, positionnant le continent au cœur de la géopolitique des batteries et technologies.
Au-delà de ces productions actuelles, l’Afrique dispose d’importantes réserves de terres rares encore inexploitées (Burundi, Malawi, Afrique du Sud, Namibie), plaçant le continent comme un acteur potentiel incontournable face à la domination chinoise sur ce marché.
Enfin, le lithium, troisième pilier des batteries avec le cobalt et le manganèse, connaît une forte croissance sur le continent, notamment au Zimbabwe et au Mali, consolidant la position stratégique de l’Afrique dans la géopolitique des technologies vertes.
Toutefois, le continent reste trop souvent limité à l’extraction primaire, captant une part infime de la valeur finale (5-10 % en Afrique contre 40-60 % pour la Chine), en raison d’une spécialisation persistante dans l’extraction primaire et d’une faible intégration industrielle en aval.
La transformation locale représente une opportunité historique d’industrialisation. Une gouvernance continentale coordonnée permettrait d’harmoniser les politiques minières, de stabiliser les prix et d’imposer des conditions strictes de transformation sur place.
Le passage d’une extraction primaire à une industrialisation locale des minerais critiques (cobalt, lithium) exige en effet une intelligence collective polycentrique entre États pour harmoniser les politiques industrielles et entre les entreprises pour ancrer les conditions de transformation sur place.
IV. Prospective 2035 : Trois trajectoires
D’ici 2035, trois scénarios se dessinent pour l’avenir du continent :
* Trajectoire historique : Balkanisation économique (Probabilité : 40–50 %) – Persistance de la fragmentation
en sphères d’influence (franc CFA, corridors chinois, partenariats bilatéraux asymétriques) et stagnation du commerce intra-africain sous 15 %, reproduisant les logiques extractives coloniales sous des formes modernisées édulcorées.
* Trajectoire de transition : Souveraineté négociée (Probabilité : 35–40 %) – Consolidation progressive des institutions africaines permettant une meilleure captation de la valeur locale.
* Trajectoire à construire : Saut transformationnel (Probabilité : 10 %) – Ce scénario suppose une inflexion stratégique majeure par rapport aux modèles libéraux, en réhabilitant les modèles auto-centrés inspirés des
politiques industrielles volontaristes asiatiques des années 1970-1990.
Bien que peu probable à court terme, cette trajectoire repose sur une rupture avec les modèles extractifs et l’émergence d’une gouvernance industrielle continentale capable de capter et de réinvestir la rente minière dans des écosystèmes productifs locaux.
V. Plan d’action stratégique à 2035
Pour réaliser ce saut qualitatif, quatre axes prioritaires se dessinent :
1. Sécuriser les biens publics stratégiques.
Mettre en place des mécanismes continentaux de constitution de stocks alimentaires et énergétiques partagés, renforcer la protection des infrastructures critiques et établir des normes de contrôle des investissements étrangers dans les secteurs sensibles.
Objectif : Garantir la résilience des chaînes d’approvisionnement et de préserver l’autonomie stratégique de l’Afrique face aux chocs externes.
2. Former des Alliances industrielles sectorielles.
Structurer des partenariats industriels régionaux centrés sur la transformation et la valorisation des minerais critiques, des matières premières stratégiques et des ressources locales, en favorisant l’intégration verticale des
chaînes de valeur et le transfert technologique.
Objectif : Créer des écosystèmes industriels partagés capables de capter la valeur ajoutée sur le continent et de renforcer la compétitivité régionale.
3. Consolider l’Autonomie financière et monétaire.
Développer des systèmes de paiement en monnaies locales interconnectés à l’échelle continentale, renforcer les infrastructures financières régionales et promouvoir des mécanismes de financement endogènes.
Objectif : Réduire la dépendance aux devises externes, sécuriser la circulation de la valeur et favoriser l’émergence de marchés financiers souverains, stables et résilients.
4. Construire une Intelligence stratégique souveraine.
Créer des pôles d’expertise continentaux et déployer toutes les métiers de l’intelligence économique et du numérique de haut niveau, sur l’ensemble de la chaîne de valeur du renseignement.
Cette stratégie repose sur l’internalisation des savoir-faire, l’acculturation aux enjeux stratégiques locaux et l’immersion systémique dans les dynamiques géoéconomiques et technologiques.
Objectif : Soutenir les décisions politiques et économiques à l’échelle continentale.
L’Afrique est à la croisée des chemins. Sa mutation en puissance industrielle dépendra de sa capacité d’innovation institutionnelle et de la qualité de sa gouvernance collective.
La maîtrise des minerais critiques fera office de test de crédibilité de l’ambition industrielle africaine : elle déterminera si le continent reste un
simple fournisseur ou s’il s’impose comme un acteur structurant de la transition géopolitique mondiale.
| Minerais | Part de la production mondiale | Pays leaders |
| Cobalt | ~70% | RDC |
| Platine | ~75% | Afrique du Sud, Zimbabwe |
| Manganèse | ~50% | Afrique du Sud, Gabon, Ghana |
| Chrome | ~40% | Afrique du Sud |
| Lithium | Croissance rapide | Zimbabwe, Mali |







