Le débat sur la modernisation de l’agriculture ne peut plus se limiter aux semences, à l’irrigation, aux intrants ou aux mécanismes de financement. La véritable transformation du secteur passe aujourd’hui par une réforme profonde de sa gouvernance administrative.
«Sans modernisation et luttes efficaces contre les pratiques bureaucratiques, aucune politique agricole, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra produire les résultats attendus», a indiqué le consultant international en développement économique, Abderrahmane Hadef.
La déclaration récente du ministre de l’Agriculture met en lumière une réalité souvent évoquée par les agriculteurs eux-mêmes : «Il est absolument impossible de bâtir une économie forte avec une culture du «revenez demain». Ce constat traduit en effet une prise de conscience politique forte, indique notre interlocuteur, en affirmant que «la bureaucratie constitue aujourd’hui l’un des principaux freins à la performance du secteur».
Dans le secteur agricole, les lenteurs administratives ne sont pas de simples désagréments. Elles ont un coût économique réel : «Retards dans l’octroi des autorisations d’exploitation. Complexité excessive pour l’accès au foncier agricole. Procédures longues pour bénéficier des dispositifs de soutien. Difficultés d’accès au crédit liées à des démarches administratives multiples. Manque de coordination entre les services centraux et locaux. L’agriculture est un secteur où le facteur temps est déterminant. Les cycles de production sont saisonniers, les décisions doivent être rapides, et toute lenteur administrative peut compromettre une campagne entière. Dans ce contexte, une administration rigide devient un facteur d’inefficacité systémique», a-t-il détaillé.
Au-delà des textes réglementaires, la problématique est également culturelle. Le système administratif hérité d’un modèle centralisé privilégie encore : la logique de contrôle plutôt que celle d’accompagnement, la peur de la responsabilité plutôt que l’initiative, l’interprétation restrictive des textes plutôt que leur application pragmatique, et la multiplication des justificatifs plutôt que la simplification des parcours.
«Ce modèle est aujourd’hui en décalage avec les principes modernes du management public fondés sur la performance, la redevabilité, la digitalisation et l’orientation vers l’usager », a-t-il dit.
La modernisation de la gouvernance agricole suppose donc une transformation des mentalités administratives. Il ne s’agit pas seulement de réviser des procédures, mais de réorienter la culture institutionnelle vers la recherche de solutions, a-t-il recommandé.
Si la réforme peut être impulsée au niveau central, son efficacité se joue principalement au niveau local. Ce sont les directions de wilaya, les subdivisions agricoles et les services déconcentrés qui constituent l’interface directe avec l’agriculteur.
Pour le consultant international en développement économique, trois leviers apparaissent prioritaires : la simplification et la standardisation des procédures ; la digitalisation intelligente et enfin l’introduction d’une culture de performance.
En clair, la modernisation administrative ne constitue pas une réforme technique secondaire. Elle est au cœur de la souveraineté alimentaire. «Un agriculteur découragé par les obstacles bureaucratiques investit moins, innove moins et produit moins. À l’inverse, une administration facilitatrice stimule l’investissement, accélère l’adoption des technologies et renforce l’intégration dans les chaînes de valeur agroalimentaires. Dans un contexte marqué par les tensions sur les marchés internationaux, la volatilité des prix et les enjeux climatiques, l’efficacité administrative devient un facteur stratégique de résilience économique», précise-t-il.
Pour passer d’une administration qui justifie à une administration qui solutionne, Hadef a recommandé une formation continue des cadres aux méthodes modernes de gestion publique ; une responsabilisation accrue des décideurs locaux ; la mise en place de guichets uniques agricoles et une meilleure coordination entre agriculture, hydraulique, finances et banques. En effet, l’objectif final, dira-t-il, n’est pas seulement de réduire la bureaucratie, mais de transformer l’administration agricole en véritable partenaire du développement rural.
En somme, la modernisation de l’agriculture ne peut être dissociée de la modernisation de sa gouvernance. Les investissements, les subventions et les programmes techniques resteront insuffisants tant que l’environnement administratif demeurera complexe et peu réactif.
«L’enjeu est désormais clair : bâtir une administration agricole agile, digitalisée, responsable et orientée vers la performance. Car au-delà des déclarations, la compétitivité agricole repose sur une équation simple : moins de bureaucratie, plus de productivité, plus de souveraineté», a-t-il conclu.
Par H. O.







